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Noter son livreur de pizza ou son chauffeur de taxi : pour une fois, l’école serait-elle la voie de la raison ?

notes shutterstock.

En matière d’évaluation, l’école deviendrait-elle sage alors que le reste de la société devient fou ? On constate, en effet, la coexistence de deux mouvements de sens contraire.

L’un, touchant les évaluations scolaires, qui s’efforce de mieux expliquer les objets d’évaluation (nouveaux programmes, socle de compétences), prône une utilisation plus raisonnable des notes (voire une suppression de la notation), et met en œuvre de nouveaux outils de diagnostic personnalisé, tels les « échelles descriptives », qui listent les caractéristiques de la production attendue, en définissant pour chacune des niveaux de progression.

L’autre touchant le travail, et de multiples secteurs de l’économie marchande, dans le sens d’un déchaînement des notations, sans aucune précaution d’ordre méthodologique ou éthique, quand il s’agit par exemple de noter un livreur de repas à domicile, l’opérateur d’une entreprise de télécommunications, ou un chauffeur de taxi.

Les évaluateurs scolaires seraient-ils en situation de faire la leçon aux autres, et pour quelles raisons ?

Intérêt des élèves

En fait, à l’école comme dans le reste de la société, les mêmes dangers guettent, les mêmes pulsions sont à l’œuvre, et les mêmes garde-fous doivent être mis en place. Mais, on pourrait faire l’hypothèse que le fait qu’ils opèrent dans le champ d’une activité éducative rend les évaluateurs plus spontanément vertueux !


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L’intérêt des élèves ne pouvant jamais être totalement perdu de vue, la nécessité pour l’évaluation d’être au service des apprentissages des élèves est toujours plus ou moins présente dans l’esprit des enseignants. Cela les motive pour rechercher et mettre en œuvre des modalités d’évaluation moins sensibles aux facteurs de biais, en particulier d’origine psychosociale ; et plus justes, en se gardant de la tentation d’abus de pouvoir.

Toutefois, la vertu ne va pas immédiatement de soi, et l’évaluation scolaire n’est pas à l’abri des dérives ou des absurdités. Des logiques contestables peuvent être à l’œuvre, comme celle consistant à tout miser sur la sélection d’une élite, à travers la multiplication de concours, qui classent et éliminent ; ou des admissions sur dossiers et bulletin de notes, qui privilégient de fait certains parcours. Et l’on peut poursuivre des finalités discutables, comme d’établir une hiérarchie d’établissements.

La tentation du palmarès n’est jamais bien loin, et beaucoup de maladresses sont commises, voire de coups portés, au nom de la recherche de l’excellence. Le combat pour une évaluation « formative », qui serait au service de l’élève en l’aidant à progresser par une meilleure perception de ses points forts et de ses points faibles, n’est jamais gagné d’avance. Mais il faut bien reconnaître que cela n’a rien à voir avec le spectacle offert par le monde économique.

Juges consommateurs

S’agissant de l’évaluation, le champ socio-économique est devenu un véritable « Far West ». La notation est une arme à feu, que l’on dégaine à tout moment, et à tout propos. Et de même qu’au Far West chacun est tout à la fois tireur et cible, de même chaque citoyen est aujourd’hui constamment en position de juge/jugé, notateur/noté.

Ici, on vous demande d’ajouter, ou de retrancher, des étoiles ; là, de noter sur 5 un produit d’ameublement, ou le travail de celui qui a changé les roues de votre auto. Comme l’avantage est toujours à celui qui tire le plus vite, les affaires se délectent d’évaluations rapides.

La fabrication des notes ne repose sur aucune règle claire. Ce qu’on est en droit d’attendre des objets, ou des personnes, évalués, n’est jamais précisément défini. Mais le système perdure, et se développe, car tout le monde y trouve son compte. La recherche des profits est facilitée.

En contribuant à établir des hiérarchies de « produits », les consommateurs font le travail des vendeurs. Ils tirent leur bénéfice de l’impression qui leur est donnée de devenir des acteurs efficaces de la vie économique, ayant toujours leur mot à dire. Ce qui, soit dit au passage, vérifie l’adage de Rousseau (Du Contrat Social, livre 1, chap. 1) : « Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d’être plus esclave qu’eux ».

L’évaluation, un besoin ?

On peut rendre compte de l’expansion et de l’inflation évaluatives en évoquant trois grandes raisons, ce qui place les pratiques évaluatives au confluent de trois grandes pulsions. La première est d’ordre épistémique ; la deuxième axiologique ; la troisième économique.

Une pulsion d’ordre épistémique : on évalue pour satisfaire le désir légitime de savoir où l’on en est, par rapport à des buts, ou des objectifs. De ce premier point de vue, vivre sans évaluer reviendrait à avancer en terrain difficile en gardant les yeux fermés. Le recours à l’évaluation est ici salutaire. Telle est la principale et légitime raison d’être de l’évaluation des actions éducatives, comme des actions sociales.

Une pulsion d’ordre axiologique : on évalue pour dire la valeur, des biens comme des gens. L’homme est un animal qui voit tout à travers des échelles de valeurs, et qui produit de la valeur en portant des jugements sur les choses, et les êtres : c’est bon ; c’est bien. L’ambiguïté du terme même de valeur alerte sur les périls qui guettent cette activité d’« envalorisation », c’est-à-dire de création de valeur par le moyen d’un simple jugement. Une attribution de valeur non fondée, et injuste, est sans doute le plus grand péril pour l’évaluation scolaire.


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Une pulsion d’ordre économique : on évalue pour faciliter les mécanismes producteurs de profit. On pourrait dire : pour mettre de l’huile dans les rouages d’un fonctionnement commercial, et mieux faire tourner l’économie de marché.

L’évaluation sert à orienter la frénésie de consommation vers les meilleurs produits, services, mais aussi personnes (procédures de recrutement). On comprend pourquoi, dans un contexte d’« ubérisation » de l’économie, les pratiques d’évaluation sauvages et sommaires se multiplient.

La prolifération d’évaluations simplistes, voire enfantines, dans le champ social actuel, s’explique ainsi par la rencontre entre une pulsion économique totalement débridée, et une pulsion axiologique n’ayant plus ni frein ni garde-fou, tandis que l’on néglige ou oublie l’exigence épistémique. Et le meilleur état de l’évaluation scolaire, par le fait qu’un éducateur ne peut pas se permettre de négliger les exigences d’ordres épistémique ou éthique, sous peine d’ôter tout sens à son travail. Car éduquer oblige !

Telle est la grande leçon que l’évaluation scolaire est en droit d’adresser à tous ceux qui se prétendraient évaluateurs.

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