Quand il faut résister à la loi de l’horloge

L’amour de l’horloge est tangible dans nos sociétés modernes occidentales. Alexey Wraith/Shutterstock

Ma fille déboule dans la cuisine, un livre à la main. « Peux-tu me chronométrer ? Il faut que je lise un extrait de deux minutes à ma classe ». Voici la littérature, celle-là même qui, comme le rêve, suspend le temps, assujettie au diktat du chronomètre. Faut-il chronométrer toutes les tâches relatives au travail ? Si la réponse est bien intuitivement « non ! », encore faut-il comprendre pourquoi, et quelles tâches peuvent bénéficier d’être chronométrées.

Effet de deux styles

Le temps ordonne les événements. Nous nous penchons sur chacune de nos activités quotidiennes l’une après l’autre, en les échelonnant le long d’un continuum s’étirant du passé au présent, et du présent au futur. Cette loi fondamentale de la physique et de l’interaction sociale s’exprime de plusieurs façons dans les sociétés humaines. En particulier, notre espèce a recours à deux styles afin d’organiser ses activités : le temps horloger et le temps événementiel.

Avec le temps horloger, nous découpons le temps en unités standard, objectives et quantifiables, et nous nous abandonnons au diktat d’une horloge qui nous est extérieure. Une journée type en temps horloger peut commencer avec un réveil à 7 heures, un petit-déjeuner de 7h30 à 8h, une arrivée au travail à 9h, du travail jusqu’à midi, une heure de pause-déjeuner, un travail à nouveau jusqu’à 18h, un retour chez soi vers 19h pour passer à table en famille à 20h et se coucher à 23h, histoire de dormir huit heures.

À quoi ressemble une journée en temps événementiel ? Elle commence par un réveil naturel, suivi d’un petit-déjeuner qui se termine lorsque l’on se sent prêt à attaquer le travail. Une fois au travail, nous y restons jusqu’à ce que la faim nous appelle. Nous déjeunons, jusqu’à ce que nous nous sentions d’attaque pour nous remettre au travail. Nous poursuivons jusqu’à décider qu’il est « temps de s’arrêter, demain est un autre jour », avant de rentrer chez nous préparer le dîner, lequel sera servi… lorsqu’il sera prêt. La journée s’achèvera lorsque le sommeil viendra. En temps événementiel, nous passons d’une activité à la suivante lorsque nous ressentons que l’activité précédente est achevée. L’horloge n’a aucune pertinence pour qui vit en temps événementiel, à l’exception de rares marqueurs naturels, tels que le lever et le coucher du soleil.

Deux paires de lunettes pour percevoir le monde

Lorsque nous nous demandons s’il faut chronométrer toutes les tâches des employés, nous postulons que la domination du temps horloger tombe sous le sens. Ce n’est pas étonnant : l’amour de l’horloge est tangible dans nos sociétés modernes occidentales. L’horloge accompagne les ouvriers comme les créatifs de tous horizons. Elle éperonne les chefs d’entreprises alors qu’ils guident celles-ci dans des marchés de plus en plus turbulents, navigant souvent à vue. Des données récentes révèlent que nous sommes exposés à l’heure au moins 150 fois par jour. Considérez un instant combien de fois vous scrutez votre réveil en vous préparant le matin, l’horloge en attendant le RER ou le tableau de bord de votre voiture. Et cette manie de vérifier votre portable tout le temps – l’heure vous explose en plein visage dès que l’écran s’illumine. Au bureau, même topo : écrans d’ordinateurs, horloges au mur, collègues qui piétinent, assistants qui viennent vous tirer par la manche, etc. sont autant de rappels de l’horloge qui tourne. Même la nuit, lorsque vous vous réveillez, ne regardez-vous pas l’heure avant de (ne pas parvenir à) vous rendormir ?

Il est pourtant loin d’être exact que le temps horloger domine le monde. Aujourd’hui encore, la majorité de l’humanité privilégie le temps événementiel. Rappelons-nous que notre espèce a principalement fonctionné en temps événementiel, jusqu’à l’apparition des premiers cadrans solaires, il y a au plus 5 000 ans. L’adoption du temps horloger a suivi nos bonds en avant technologiques, et notre besoin effréné de coordination dans notre poursuite des meilleures performances économiques. Les premières horloges publiques sont apparues dans les centres textiles européens afin de signaler aux ouvriers quand arriver au travail, faire des pauses, et boucler leur journée. Dès les années 1830, chacun pouvait prendre conscience du temps horloger exact en tirant une montre de sa poche. Dans nos sociétés industrielles, le temps horloger a culminé avec le taylorisme et la notion de « meilleure façon de produire » (one best way). Les apports du taylorisme sur le plan de l’efficience économique pendant la révolution industrielle sont incontestables.

« What how you view time says about you », Conférence TEDx HEC Paris d’Anne-Laure Sellier (2013).

Le temps horloger reste-t-il optimal dans nos sociétés actuelles ? Pour tout ce qui est des tâches standardisées, certes, il est difficile à battre, du moins sur le plan du rendement économique à court terme. Mais il n’y a pas que l’économie à court terme dans la vie. Notre recherche récente suggère que l’adoption à tout-va du temps horloger se heurte à des obstacles de taille. En 2014, nous avons publié plusieurs études dans le Journal of Personality and Social Psychology, renseignant les implications psychologiques pour qui organise ses tâches en temps horloger plutôt qu’événementiel. Jusque-là, personne n’avait questionné l’influence de l’horloge sur notre façon de percevoir le monde, de penser, de ressentir les émotions qui nous animent, ou de nous comporter.

Une capacité moindre à savourer les émotions positives

Deux implications de l’adoption du temps horloger sont saisissantes. Tout d’abord, lorsque nous nous reposons sur l’horloge pour organiser nos tâches, nous abandonnons le contrôle que nous percevons avoir sur le monde. En d’autres termes, plus nous nous reposons sur le temps horloger, et plus nous pensons que les choses qui arrivent dans le monde ne sont pas le fruit de nos propres actions. C’est dommage. Considérons, par exemple, la mesure dans laquelle les chefs d’entreprise présument que leurs actions influencent le climat (la plupart des chefs d’entreprise employant leur propre temps en temps horloger). J’ai même testé cette idée à une conférence de fondateurs de startups : plus ceux-ci déclaraient s’organiser autour du temps horloger, moins ils pensaient que leurs actions en tant qu’entrepreneurs avait d’impact sur le monde. Si notre monde doit changer rapidement, notre mode de production est en première ligne, et il serait utile d’y voir des entrepreneurs pleinement conscients de leur responsabilité dans cette transition inévitable.

Par ailleurs, nos recherches ont montré que plus nous abandonnons le contrôle de notre temps à l’horloge, moins nous sommes capables de savourer les émotions positives, la joie, l’émerveillement, même la gratitude. Nous compromettons notre capacité à faire durer ces expériences. Pour des employés, cela touche bien évidemment au plaisir de travailler. Au-delà, il nous faut aussi apprécier qu’avoir une « bonne idée », la travailler avec persistance, passe par une capacité à savourer. Et les bonnes idées… sont précisément ce que nous peinons à cultiver suffisamment pour les mettre en place.

Adopter le temps horloger ou le temps événementiel revient donc à chausser des paires de lunettes nous révélant chacune un monde différent. Si le chronomètre peut être motivant dans la gestion d’une procédure, il peut compromettre la conceptualisation de celle-ci. Partir à l’assaut des cimes, horloge en main, une fois le parcours de randonnée établi, oui ! Mais dans l’élaboration du meilleur parcours pour atteindre un sommet indompté, sachons suspendre sinon le temps, au moins le chronomètre. C’est là toute la différence entre les voileux qui se lancent dans l’espoir de faire fondre le temps mis à circumnaviguer notre orange bleue, et un Thomas Edison aux prises avec l’innovation radicale, qui nous rappelle qu’« il n’y a pas de règle ici… nous essayons d’accomplir quelque chose ».

Extrait du film « Les temps modernes » (1936).