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Quand les Iraniennes résistent à la surveillance par la « sousveillance »

Femme de dos, cheveux non couverts, dans une rue
Une femme marche sans son voile dans une rue de Téhéran, le 11 octobre 2022. AFP

Un an environ après la mort de Mahsa Amini, la révolte iranienne ne fléchit pas. Cette jeune femme de 22 ans est devenue le symbole de la lutte contre la politique islamique iranienne sur le port du voile. Son décès amène un vent de révolte à l’encontre du régime iranien. Celle-ci se concentre autour de la lutte contre la loi adoptée en 1983 qui imposait aux femmes le port du hijab, quatre ans après la révolution islamique de 1979.

Si un souffle de rébellion s’était déjà emparé de la jeunesse iranienne ces deux dernières décennies, ce tragique événement a renforcé les manifestations. En effet, il n’est plus rare, ces deux dernières décennies, de voir quelques mèches de cheveux dépasser des voiles ou même certaines femmes tête nue.

Cette défiance aux airs de désobéissance civile répand une vague de liberté et d’émancipation chez les Iraniens qui décident de ne plus répondre aux diktats sur le voile.


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Cette dernière année, notamment depuis la mort de Mahsa Amini, les manifestations ont été plus fortes et la répression mise en œuvre par le pouvoir des mollahs est également allée croissant. Le régime iranien emploie à présent des outils technologiques de surveillance de masse qui jusque-là n’avaient jamais été utilisés pour imposer une loi vestimentaire aux femmes sur la base d’une politique religieuse. À ce titre, la chercheuse Mahsa Alimardani souligne que le régime a passé des années à construire un appareil de surveillance numérique.

Un an après, où en est la révolution ? (Public Sénat).

La reconnaissance faciale permet d’identifier un individu, c’est-à-dire de retrouver son identité parmi un groupe de personnes ou au sein d’une base de données. Cette technologie peut être utilisée en temps réel dans l’espace public par le biais de caméras de surveillance par exemple.

Mais elle peut également être exploitée dans le cadre d’une surveillance a posteriori, grâce à des images enregistrées issues des caméras de surveillance ou encore des réseaux sociaux.

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Cet outil de surveillance visuelle peut alors être utilisé pour identifier les personnes qu’un régime considère comme dissidentes si elles portent des signes visuellement reconnaissables par des machines, de façon automatisée. Cette utilisation de la technologie pour répondre à une politique vestimentaire amène un changement d’échelle dans la répression des contrevenantes. Alors que la police iranienne ne peut être omniprésente, la technologie permet au régime iranien d’avoir un œil ubiquitaire grâce à l’utilisation d’un logiciel de reconnaissance faciale issu de la société chinoise Tiandy.


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Le voile : sous « l’œil de Dieu »

En janvier 2023, le journal américain Wired révélait que quelques jours après avoir manifesté de nombreuses femmes avaient été arrêtées chez elles.

Un haut fonctionnaire déclarait d’ailleurs que des algorithmes pouvaient identifier les femmes enfreignant les codes vestimentaires. L’utilisation d’algorithme à des fins d’identification des individus par le biais de leur visage est techniquement possible en Iran, puisque le régime dispose depuis 2015 d’une gigantesque base de données nationale d’identité. Cette base regroupe non seulement les identités (état civil, adresse, etc.), mais également des données biométriques comme les images numérisées des visages des citoyens utilisées pour les cartes d’identité.


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Couplée à un logiciel de reconnaissance faciale, cette base de données permet d’identifier toute personne qui ne respecterait pas loi, par exemple toutes les femmes contrevenant à la loi sur le hijab. Cet outil de surveillance visuelle devient, à l’instar d’un autre cas cité dans un travail de recherche, « l’œil de Dieu ».

En Iran, la police des mœurs de retour de la rue, HuffPost, juillet 2023.

Des exemples récents attestent de cette mise en œuvre de la surveillance. Typiquement, les femmes qui ne portent pas de voile dans leur voiture reçoivent des SMS d’avertissement. Développé en 2020, ce programme, Nazer (« surveillance » en persan), lutte contre le retrait du hijab dans les voitures. Il a récemment été renforcé et déployé dans tout le pays, d’après un officier supérieur de la police.


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S’exposer sans voile sur les réseaux sociaux : un acte de « sousveillance »

Mais, alors que le régime épie les femmes pour surveiller si elles portent le voile ou non, parallèlement, ces dernières cherchent à donner davantage de visibilité à leur lutte contre cette politique, et plus généralement contre le régime. Le voile se retrouve alors au cœur d’une guerre de la visibilité : son port est scruté d’un côté, tandis que son absence est brandie comme un signe d’émancipation sur les réseaux sociaux de l’autre.

Face à cette utilisation de la surveillance pour punir, les manifestants usent d’outils de sousveillance, comme l’explique le chercheur Steve Mann afin de donner de la visibilité à leurs actions et aux exactions qu’ils subissent.

Le hashtag #Kartemelichallenge visait à montrer sur Instragram la schizophrénie dans laquelle vivent de nombreux Iraniens et Iraniennes.

Construite par opposition à la surveillance, la sousveillance viendrait du « bas ». Elle cherche à constituer un contrepoids au pouvoir étatique avec la possibilité de filmer et rendre visibles les actions s’opposant à la surveillance. En ce sens, les photos de femmes s’affichant sans voile sur les réseaux sociaux ou les manifestations relayées sur la Toile s’apparentent à de véritables actions de « sousveillance ».

Par ces actes de désobéissance, les femmes tentent à s’opposer à la surveillance de l’État et à médiatiser leur combat. Le régime iranien a, d’ailleurs, vite compris la puissance de la visibilité des actions des manifestants, et cherche à restreindre l’accès à Internet. De fait, les réseaux sociaux ont donné du pouvoir à la jeunesse contestataire iranienne ainsi que l’observe Azadeh Kian, professeure de sociologie politique.

Cette « ère hypermédiatisée et hypervisuelle » permise par les réseaux sociaux transforme le citoyen en journaliste et témoin documentant ses propres actions et celles de ses concitoyens.

Si l’accès aux technologies les plus puissantes et les plus onéreuses (comme la reconnaissance faciale) reste le privilège des dominants, l’agrégation d’une multitude de voix permise par les réseaux sociaux tente de pallier l’asymétrie de la visibilité. De plus, les coûts réduits des smartphones offrent à qui veut la possibilité de filmer et publier en direct sur la Toile des actions de lutte. La technologie devient ainsi autant un outil d’émancipation que de répression. L’Iran est donc au cœur d’un double déploiement technologique, où s’opposent surveillance et sousveillance.

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