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Quand les politiques font de leur vulnérabilité un outil de communication

Le ministre français du Travail, Olivier Dussopt, assiste au débat concernant le projet de loi sur la réforme du système de retraite à l'Assemblée nationale à Paris, le 6 février 2023.
Le ministre français du Travail, Olivier Dussopt est apparu épuisé lors des débat à l'Assemblée nationale à Paris sur le projet de loi de réforme du système de retraite. Ludovic Marin/AFP

Les règles du jeu de la mise en scène corporelle et affective des personnalités politiques auraient-elles changé ? La dernière révélation sur les métamorphoses physiques d’Édouard Philippe en raison de sa maladie, que l’homme politique assume ouvertement, la voix tremblante d’émotion de Pap Ndiaye à l’évocation du suicide du jeune Lucas au Sénat ou les larmes d’Agnès Buzin lorsqu’elle quitte le ministère de la Santé nous montrent qu’exposer certaines fragilités semble maintenant faire partie des traits de communication admis.

Quelles sont les faiblesses qui doivent être cachées et quelles autres peuvent être montrées ? Derrière cette question pointe celle de comprendre les raisons des récentes stratégies de médiatisation de la vulnérabilité en politique et surtout d’en cerner les limites.

Le corps politique comme incarnation de l’État

Les communicants recommandent généralement aux politiques de dissimuler leurs faiblesses. Ce conseil relève d’une continuité sociohistorique dans l’imaginaire collectif relatif au statut du corps de celui qui incarne le pouvoir. À ce titre, l’ouvrage remarquable de Ernet Kantorowicz Les deux corps du Roi, paru en 1957, permet de comprendre que l’héritage monarchique fait du corps du politique une incarnation de l’État, qui a longtemps répondu à une injonction relevant de la fonction, celle d’être en dehors des considérations des mortels.

Versailles, place d’armes, statue équestre de Louis XIV de dos. Le roi, en ce qu’il incarne l’État, est rarement représenté comme affaibli ou malade. Coyau/Wikimedia, CC BY-ND

La faillite du corps des politiques en représentation se doit d’être cachée pour magnifier un corps immortel, celui du monarque, du souverain. Le corps de la personne de pouvoir n’est pas le corps d’un citoyen, c’est un corps support de la mise en scène du pouvoir, de l’État, de l’autorité. Il se doit d’être infaillible pour incarner les attentes des citoyens : puissance, détermination, force, volonté.

La déchéance du corps, un tabou

La déchéance du corps vieillissant et malade n’est donc pas a priori compatible avec la figure de pouvoir. Le corps, support de la fonction, ne peut être marqué par le labeur de l’activité politique. Angela Merkel a incarné par la robustesse de sa corporéité une femme puissante et travailleuse tout au long de son action au gouvernement. Que cela soit pour Georges Pompidou ou François Mitterrand, les médias ont eu l’autorisation de révéler leur maladie dans un agenda très précis et contrôlé, afin de ne pas entraver le calendrier électoral ou plus largement l’action politique.

La maladie de François Mitterand, Notre Histoire.

Récemment, le jeu a changé, car il est désormais plus difficile pour les politiques de cacher leur vie intime. Depuis une dizaine d’années, les réseaux sociaux sont des médiums qui incarnent la proximité et où le jeu de la mise en scène de l’intime des femmes et des hommes politiques s’avère normalisé sinon désiré par le public dans un contexte de peoplisation de la vie des politiques. Impossible de soustraire leur corps au regard médiatique, la quête de visibilité est à ce prix. La mise en scène de la vulnérabilité des politiques devient alors acceptable, voire courante, surtout lorsqu’il s’agit des femmes : les larmes de Jacinda Arden ou encore celles d’Angela Merkel quand elles ont quitté leur fonction. Mais plus seulement. Nous pensons bien évidemment ici à Emmanuel Macron et ses Tweets lors de sa première atteinte du Covid.

Toutefois, là encore, tout est affaire de représentations et de conventions culturelles tel que l’ont souligné Georges Vigarello et Jean-Jacques Courtine dans leur histoire du corps. Et si cette proximité et cette transparence n’étaient encore une fois qu’une autre forme de stratégie de communication ? Ce dévoilement de soi répond à une demande de la part de certains citoyens qui réclament davantage d’humanité et d’authenticité.

L’instrumentalisation du corps comme média

La nouvelle règle du jeu reste donc celle de la maîtrise de la mise en scène qui relève toujours d’une stratégie de communication affective contrôlée et assumée. Le corps exposé comme souffrant, altéré, non maquillé, devient le moyen d’émouvoir pour faire adhérer. Est à l’œuvre un véritable « travail émotionnel » par le truchement du corps qui s’est généralisé dans toutes les couches de la société et dans tous les domaines professionnels. Pourquoi une telle stratégie ?

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Le corps est devenu le support médiatique privilégié de la mise en scène affective de soi : montrer par son corps les émotions pour donner à croire qu’elles sont plus sincères que les paroles.

Portrait d’Edouard Phillipe en 2021
Montrer son corps même dans ses changements pour rassurer quant à sa sincérité : une tactique politique et affective. Portrait d’Edouard Phillipe en 2021. Jérémy Barande/Ecole polytechnique, CC BY-NC-ND

Car le verbal a perdu sa valeur de vérité et de sincérité. Face à la perte de crédibilité de la parole politique, incarner une argumentation par le corps devient un recours privilégié dans un contexte de fausse croyance généralisée que le corps, lui, ne ment pas. Le somatique devient politique dans une recherche de contagion émotionnelle.


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Il s’agit d’émouvoir le public au sens étymologique du terme, c’est-à-dire de « mettre en mouvement » par l’instrumentalisation du corps. C’est par effet d’échoïsation, qui correspond à une imitation des corps entre eux, que les émotions se transmettent d’un individu à l’autre, d’un corps à l’autre. Et c’est bien ce régime de la fusion – corporelle, émotionnelle et idéelle – que les politiques convoitent.

L’affirmation publique de certaines émotions peut n’être qu’une autre forme de dissimulation comme nous avons pu le voir avec l’affaire des époux Fillon : mise en scène de la droiture morale pour cacher leur détournement de fonds.

Cacher, surexposer

Dans l’apparence corporelle, tout est affaire de tactique de persuasion tel que l’a décrit depuis longtemps Erving Goffman. Cacher des émotions en en surexposant d’autres est une technique de communication-marketing qui n’est plus réservée à la communication commerciale. Elle envahit la sphère du politique. Instrumentale, la mise en scène corporelle de la vulnérabilité n’est donc pas tant un aveu de faiblesse que l’expression contenue, calibrée et euphémisée de ce qu’a le droit de montrer un être humain affecté.

Le corps stigmate reste, encore ici, un corps esthétisé et sa vulnérabilité instrumentalisée dans cette quête stratégique de contagion affective avec le public. Tous les moyens sont bons sauf que cela pose question : le corps du politique ainsi mis en scène ne se limite-t-il qu’au produit d’une stratégie commerciale de soi ?

Ou peut-il se faire source de légitimation voire d’acceptation d’émotions jusqu’ici considérées comme négatives au sein de la société ? En tout cas, reste au public à questionner et à mettre à distance les logiques d’imitation corporelle et émotionnelle dans lesquelles il se voit embarqué par contagion, afin de s’inscrire dans une réflexivité critique. Là serait le vrai changement.

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