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Lors d'une manifestation, des personnes portent des pancartes sur lesquelles on peut lire « Justice for Joyce » en anglais.
Manifestation demandant justice pour Joyce Echaquan à Montréal, en octobre 2020. La Presse canadienne/Graham Hughes

Santé : la formation de sensibilisation aux réalités autochtones de Québec est inadéquate et contient des inexactitudes

Le ministre responsable des Relations avec les Premières Nations et les Inuit, Ian Lafrenière, a récemment déposé le projet de loi 32, qui vise à instaurer « l’approche de sécurisation culturelle au sein du réseau de la santé et des services sociaux ».

Le projet de loi concerne l’adoption, par le réseau de la santé et des services sociaux du Québec, d’une approche de sécurité culturelle envers les Autochtones qui prenne en compte leurs réalités culturelles et historiques.

Les efforts que déploie le gouvernement du Québec en cette matière ne sont pas les premiers. En novembre 2020, dans la foulée du décès de Joyce Echaquan au Centre hospitalier de Lanaudière à Joliette, le gouvernement du Québec a instauré une formation de sensibilisation aux réalités autochtones de 90 minutes, obligatoire pour l’entièreté du corps employé du ministère de la Santé et des Services sociaux.


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Le but de cette formation est de sensibiliser rapidement le personnel soignant aux cultures autochtones afin d’améliorer la prise en charge des personnes des issues des Premières Nations et inuites. Elle a également pour objectif de déconstruire les mythes et les préjugés concernant les personnes autochtones, à favoriser une communication interculturelle efficace, et à permettre aux employés de mieux travailler avec les membres des communautés autochtones.

Toutefois, depuis le lancement du programme de formation, plusieurs leaders autochtones et professionnels de la santé ont élevé leur voix pour signaler que ce programme n’améliorait pas la sécurité culturelle des peuples autochtones et présentait même des risques à leur sécurité.

Légiférer sur les individus et les systèmes pour modifier les comportements et les attitudes est inutile sans des approches de sécurité culturelle bien développées, élaborées et mises en œuvre par les peuples autochtones.

La formation

En avril, nous avons contribué à l’organisation d’une table ronde sur la sécurité culturelle avec l’Environnement réseau pour la recherche sur la santé des Autochtones, le Bureau du Principe de Joyce, des universitaires autochtones, des patients partenaires et d’autres membres de la communauté à Montréal. Les participants de la table ronde ont réitéré les mêmes préoccupations, selon lesquelles le contenu de la formation obligatoire est inadéquat et contient des inexactitudes.

De plus, le contenu de la formation omet les résultats importants et les appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, du rapport de la Commission Viens et de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. De façon encore plus flagrante, on remarque l’absence de toute référence au concept de sécurité culturelle, d’humilité culturelle, de racisme systémique, de même qu’au Principe de Joyce — qui « vise à garantir à tous les Autochtones un droit d’accès équitable, sans aucune discrimination, à tous les services sociaux et de santé ».

Dans cet article, qui se base sur notre expertise de recherche, nous affirmons que la formation québécoise n’atteint pas ses objectifs parce qu’elle repose sur trois postulats erronés quant au problème et à la solution proposée.

Un homme tient une bougie et une photo de femme sur laquelle on peut lire : « Justice pour Joyce » (Justice for Joyce)
Un homme participe à une veillée pour Joyce Echaquan, décédée dans un hôpital en septembre 2020. Des dirigeants autochtones et des professionnels de la santé ont déclaré que la formation à la sensibilisation culturelle rendue obligatoire après sa mort n’améliorait en fait pas la sécurité des autochtones dans le système de santé du Québec. La Presse canadienne/Paul Chiasson

1. Le racisme est un problème individuel.

À la suite du décès de Joyce Echaquan, la formation obligatoire a été présentée comme une solution au racisme et à la discrimination expérimentés par les personnes autochtones dans le système de santé. Toutefois, mettre l’accent sur une telle solution trahit une représentation fautive du racisme comme un problème de préjugés, d’attitudes et de connaissances individuels. En fait, la discrimination exercée par les professionnels de la santé ne doit pas être considérée comme une somme d’actes individuels, mais plutôt comme faisant partie de schémas plus larges de racisme institutionnel et systémique qui imprègnent la société et les individus à différents niveaux.

Les chercheurs et les universitaires dans ce domaine affirment que le racisme dans les soins de santé doit nécessairement être considéré dans le contexte du colonialisme passé et actuel.

Il est démontré que les politiques coloniales d’assimilation étaient fondées sur une idéologie raciste qui présupposait l’infériorité des peuples autochtones. Ces politiques ont imprégné des structures et des stéréotypes racistes dans chacune des institutions de notre société actuelle.

Par exemple, au cours de l’enquête sur le décès de Joyce Echaquan, la coroner Géhane Kamel a révélé que les mauvais traitements qu’elle a subis avaient eu lieu dans un environnement dépourvu de ressources culturellement appropriées, caractérisé par des pratiques inéquitables et au sein duquel les attitudes et propos racistes étaient tolérés.

S’attaquer au problème de la discrimination raciale dans les soins de santé implique de discuter franchement et ouvertement des réalités colonialistes et racistes contemporaines. Pour lutter contre le racisme systémique, nous devons aller au-delà des préjugés raciaux individuels et lutter contre les inégalités de pouvoir structurelles. En somme, le racisme systémique a besoin de solutions systémiques, et non individuelles.

2. Le racisme, les préjugés et les stéréotypes peuvent être résolus grâce à une formation de sensibilité culturelle.

Les stratégies éducatives qui sous-tendent la formation de sensibilisation aux réalités autochtones sont insuffisantes pour contrer le racisme et favoriser la sécurité culturelle. En effet, le programme de formation est basé sur une approche de sensibilité culturelle. Or, de nombreuses études suggèrent que ce type de formation peut renforcer les stéréotypes négatifs envers les groupes concernés.

Une femme assise, portant des lunettes et tenant des papiers, parle dans un micro
Dans son rapport, la coroner Géhane Kamel demande au gouvernement du Québec de reconnaître l’existence du racisme systémique et de s’engager à l’éliminer. La Presse canadienne/Ryan Remiorz

En effet, la sensibilité culturelle tend à se concentrer sur la connaissance de la culture d’un patient et à réduire son expérience du système de santé à une question de différences culturelles.

La recherche démontre que la sécurité culturelle est une meilleure approche pour favoriser le changement. Celle-ci appelle à examiner les déséquilibres de pouvoir et les inégalités raciales qui sous-tendent le système de soins de santé. Il s’agit d’une approche pour favoriser le changement qui s’éloigne du simple apprentissage d’une culture. Elle vise plutôt à aider le personnel à examiner leurs propres croyances et la façon dont celles-ci se manifestent dans leurs interactions avec les patients autochtones.

Plusieurs chercheurs proposent une conception de la sécurité culturelle comme une approche systémique de la transformation des soins de santé, une méthode qui va au-delà de la formation individuelle et qui fait appel aux organisations et à la société dans son ensemble pour appliquer les principes de la sécurité culturelle, de l’équité, de la justice sociale et de la décolonisation. Ainsi, les programmes de formation en sécurité culturelle autochtone devraient intégrer explicitement les notions de pouvoir, de privilège, de colonialisme et de racisme.

3. La sécurité culturelle ne peut être réalisée sans impliquer les groupes concernés.

Le processus de développement de la formation de sensibilisation n’a pas impliqué pas de façon significative les intervenants autochtones. Pourtant, la sécurité culturelle suppose l’autonomie et l’autodétermination des peuples autochtones par rapport à leurs services de santé.

La formation s’appuie sur relativement peu de perspectives et de voix autochtones, par rapport au nombre de celles de professeurs non autochtones, par exemple. Ceci va à l’encontre du concept même de sécurité culturelle. Cela contredit également toutes les déclarations, protocoles et principes établis par les groupes autochtones au cours des dernières décennies, qui sont basés sur le principe « Rien sur nous, sans nous ».

La réalisation de la sécurité culturelle doit être guidée par les personnes qu’elle concerne. Celles-ci sont les seules à avoir l’expérience de vie nécessaire pour adéquatement définir la sécurité et la nature des soins souhaités.

La sécurité culturelle des soins reconnaît l’expertise autochtone dans la conception de solutions adaptées aux besoins des personnes concernées. La sécurité culturelle s’appuie sur des principes qui favorisent l’autodétermination des peuples autochtones et des valeurs telles que le respect, l’équité et la réciprocité.

En plus de ne pas résoudre les problèmes auxquels les peuples autochtones sont confrontés, la formation actuelle risque de marginaliser davantage ces populations en plus de contribuer à augmenter la discrimination dont elles font l’expérience, et d’alimenter la méfiance de ces peuples envers le gouvernement et les institutions.

Pour ces raisons, cette formation devrait cesser immédiatement. Pour créer un système de santé plus égalitaire, les peuples autochtones, les organisations et les professionnels de la santé — autochtones ou non — doivent avoir la possibilité d’élaborer des solutions fondées sur leurs connaissances culturelles, leurs expériences vécues et leur expertise collective.

Les auteurs de cet article tiennent à souligner les contributions importantes apportées à l’article par les membres du cercle de patients partenaires autochtones de l’Unité Soutien SSA Québec.

This article was originally published in English

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