Ballots de foin. Le travail de la terre et les solidarités locales ouvrent de nouveaux horizons, notamment en temps de crise. Isabelle Favre, Author provided

Solidaires car autonomes : loin des grandes villes, la promesse d’une autre vie

Lors de toute crise, la solidarité et l’entraide réapparaissent comme facteurs premiers d’interdépendance sociale et de « résilience » humaine.

C’est le cas aujourd’hui avec la pandémie du Covid-19. Or, les lieux et les territoires jouent un rôle plus que déterminant dans l’émergence d’élans de solidarité. Il existe en fait, géographiquement, des potentiels différenciés de solidarité et d’entraide. Ils s’expriment en termes sociaux par une proximité bouleversée par le confinement, en termes économiques par les échanges également modifiés, ou encore écologiques, par le bien-être clairement altéré.

Or, par les contraintes engendrées, ce confinement lie étroitement l’ancrage spatial des formes de solidarité et d’entraide à l’autonomie. La racine grecque de l’autonomie, nomos, vient du verbe nemô qui signifie distribuer tout autant que partager.

Ici, les grands espaces périphériques, éloignés des grandes agglomérations et de leurs banlieues de plus en plus étendues, largement extérieurs aux tumultes métropolitains, et siège du mouvement des « gilets jaunes », semblent afficher dans leur diversité quelques singularités. Et si solidarité et entraide incitaient, par l’autonomie, à reconsidérer nos règles écologiques de vie, et ce faisant à inverser les priorités politiques entre les centres urbains choyés et les fameuses périphéries ?


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Le confinement comme perte d’autonomie

Qu’il s’agisse du refuge possible dans des lieux au grand air, ou, à l’inverse de l’exiguïté et de la vétusté des logements, les mesures de confinement ont mis à nu les constats sans appel d’inégalité selon les groupes sociaux.

Dans le contexte actuel, l’autonomie revêt une dimension psychologique et sociale singulière : satisfaire par soi-même quelques besoins vitaux permet de recouvrer un peu de sentiments de capacité et de liberté. Or, nous ne sommes pas tou.te.s égaux en la matière.

Les territoires et les lieux de vie déterminent largement les potentialités de l’autonomie, y compris les formes d’entraide et de solidarité pouvant en découler, du voisinage au quartier, de la place de marché au bourg villageois. Tout cela au croisement des appartenances de classe et de leurs habitudes coopératives, des fonctionnements institutionnels de l’aide, voire des solidarités organiques que l’on est amené à redécouvrir en ces temps confinés.

Les métropoles contre l’autonomie vitale

Dans ce registre spatial, force est d’admettre que les villes, singulièrement les plus grandes, présentent quelques traits à ce jour éclairés d’une lumière vive par l’enfermement.

Si le confinement est la réponse autoritaire à la densité des peuplements – donc aux risques de la contagion par la promiscuité – la dépendance des citadins aux dispositifs techniques et supports économiques pour satisfaire aux besoins premiers saute également aux yeux. D’où certainement des réflexions réenclenchées il y a peu : rapprocher les emplois pour moins se déplacer, ou encore promouvoir des systèmes alimentaires territorialisés pour moins importer.

S’asseoir et observer. Pour écouter, pour sentir, pour vivre. Isabelle Favre, Author provided

Ces réflexions sur la relocalisation impliquent certes la mondialisation économique, mais plus encore son visage géographique premier : les métropoles.

Par exemple, avec des densités croissantes et une artificialité grandissante, les 100 plus grandes villes françaises n’ont que trois à cinq jours d’autonomie alimentaire, à la différence d’il y a encore quelques dizaines d’années.

À Sheffield, en Angleterre, cultiver à des fins vivrières la totalité des espaces de terre, privés et publics, jardins et parcs, friches et pieds d’arbres, ne permettrait de nourrir au mieux que 30 % de la population. À suivre les nombreux tenants de la grande ville et défenseurs de la mondialité urbaine, nous gagnerions en convivialité et en urbanité par la densité. Mais au détriment d’un besoin vital de terres pour des cultures.

Une mise en garde contre l’agriculture « urbaine » comme seule solution (Vox Pop, Arte).

En fait, la métropolisation a réduit l’autonomie de chacun·e au profit de comportements dont on peut interroger les vertus écologiques. Nous y avons troqué le vivant contre les commodités du mouvement incessant, du divertissement permanent ou encore des connexions continues. Le New York Times questionne d’ailleurs, en lien à la pandémie, l’adaptation des styles de vie urbains. On parle même aux États-Unis de la « Great American Migration of 2020 ».

S’interroger sur de tels styles de vie, voilà certainement un geste barrière signifiant.

Dès lors s’agirait-il de recouvrer de l’autonomie en faisant peut-être autrement solidarité. Et cette proposition dépasse le seul registre de la dépendance institutionnelle (aide sociale, dispositifs de soins…), de l’organisation municipale des gestes « civiques » (distribution de masques et d’attestations…) et du maintien des liens sociaux : livraison de courses, portage de repas, soutiens psychologiques par téléphone.

Une nouvelle géographie de la solidarité

Dans l’auto-organisation de la solidarité face à la pandémie du Covid-19, les grandes périphéries interviennent particulièrement. En effet, la solidarité s’y déploie là aussi de manière spontanée ou en appui de structures existantes.

On pense ainsi au réseau des voisineurs de « Familles rurales », largement mobilisé actuellement.

Les périphéries se distinguent par de nombreuses initiatives reposant sur les circuits courts pour assurer, aux habitants, des produits de qualité plus écologiques et, aux agriculteurs et paysans, un réseau de vente quand les marchés sont fermés ou contraints. Ainsi se dessine une nouvelle géographie de la solidarité.

Depuis 2012, l’association Familles rurales du Tarn fait vivre une friperie ambulante, qui se pose régulièrement dans sept communes tarnaises.

Des cartes émergent qui traduisent cette mise en proximité des mondes paysans et habitants, à l’exemple de la carte de la Confédération paysanne mettant en relation des producteurs avec des surplus et des magasins ou encore celle de points de vente de produits locaux à l’échelle nationale par la Fédération nationale d’Agriculture biologique (CNAVB).

Carte de distribution des paniers fournie par la Fédération nationale d’Agriculture biologique. FNAB, CC BY

Les périphéries viennent aussi en appui des territoires plus denses, comme en attestent les paniers de produits locaux à l’adresse des quartiers populaires ou l’appel de collectifs à augmenter les cultures d’automne en perspective de la disette économique pour les plus démunis. Avec la rupture de certains réseaux d’approvisionnement, la fragilité des territoires les plus denses s’est imposée comme perspective de réorganisation socioterritoriale.

Des périphéries loin des clichés

Loin de l’imaginaire de périphéries isolées par la pauvreté ou l’égoïsme généralisé, la solidarité des périphéries vers les territoires denses constitue une réalité pérenne, par exemple avec des ateliers itinérants de transformation de surplus agricoles à destination des quartiers populaires.

Ces pratiques de solidarité à différentes échelles sont facilitées par un terreau social et écologique, propre aux périphéries. L’entraide dans les campagnes – notamment par des pratiques informelles quotidiennes (partage de récoltes, troc de produits, échanges de services…) – a fondé de nombreux imaginaires sociaux qui, par delà la disqualification moderne de l’isolement ou de la relégation, perdurent.

Dessin d’un adhérent de l’association « Les jardins de Lucie » (Communay). A. Durbec, Author provided

Jusqu’à nourrir depuis quelques années nombre de choix résidentiels et reconversions socioprofessionnelles des urbains vers les territoires ruraux ou simplement suburbains.

La culture de la terre comme droit solidaire

Prenant appui sur des revendications d’assez longue date de ralentissement voire dé-consommation, des styles de vie s’y construisent essentiellement autour d’une aspiration partagée, celle du « retour » à la terre, qui se traduit par une acception singulière de la solidarité : s’entraider dans une quête solidaire d’autonomie.

Du potager familial à l’occupation agraire de terres vouées à l’artificialisation, en passant par la reconversion paysanne, les fermes sociales et les fermes collectives… la culture de la terre s’impose comme une activité personnellement et socialement partagée.

C’est par exemple ce que nous dit le carnet de bord de zadistes de Notre-Dame-des-Landes en cette période de confinement :

« La Zad se porte plutôt bien en ces temps de confinement. Nous faisons partie de celles et ceux qui bénéficient d’espace autour d’elles.eux et les formes de vie collective que nous avons choisies nous préservent de l’isolement, facilitent les solidarités, tout en n’empêchant pas les attentions particulières aux personnes plus fragiles. Les activités agricoles, qui n’ont pas vocation à s’arrêter, se déploient avec le printemps, ainsi qu’un certain nombre de travaux sur les lieux de vies et espaces communs, là aussi avec les précautions nécessaires vis-à-vis de la diffusion de la pandémie. »

Ainsi, plus encore qu’un « droit au village » qui viendrait à rebours d’un « droit » à des grandes villes de moins en moins vivables, se dessine l’idée d’un « droit à la terre », c’est-à-dire d’un droit à faire valoir des conditions de réalisation de pratiques culturales. Et tout ceci n’est pas sans écho avec les revendications pour une meilleure répartition des terres (à laquelle Terres de Liens par exemple contribue amplement) et une reconnaissance de certaines pratiques en rupture avec les logiques productivistes soutenues par les grandes institutions agricoles ou pharmacoles.

Balade en forêt de Rohanne (ZAD – NDDL), 2018. La Zad promeut des modes de vie en accord avec le respect des terres. Non À L’aéroport NDDL/Flickr, CC BY

Si l’accès à un foncier cultivable est pensé comme un droit, se pose alors la question de sa possibilité durable pour tou.te.s, par des pratiques culturales (et d’aménagement) respectueuses des écosystèmes. Le partage de savoir-faire visant l’autonomie apparaît alors comme la première forme d’entraide pour l’accès à des ressources vivrières, cultivées ou sauvages.

L’entraide par le partage de savoir-faire

En atteste la multiplication depuis quelques années des formations accélérées à la permaculture et ses différentes techniques proposées par des fermes expérimentales ou ordinaires, revêtant une forme plus dématérialisée ces derniers mois de manière spontanée. On pense ainsi aux débats sur la plate-forme Covid-Entraide sur les techniques permacoles ou à l’accès au MOOC des Colibris sur la permaculture.

Les réseaux sont dorénavant constitués, les expériences maillent tout le territoire national, comme à l’étranger, et donnent lieu à une littérature abondante.

Si nous faisions la révolution et du potager ?: la chaîne YouTube permaculture agro-écologie compte 255,000 abonnés.

À cet égard, la création en 2019 d’une Université Rurale des Cévennes constitue un exemple éloquent des capacités d’organisation territoriale périphérique d’une entraide structurée autour de pratiques culturales, notamment pour accueillir les déçus des fonctionnements urbains. Elle a réuni pour son lancement plus d’une soixantaine de participants, très anciennement installés ou fraîchement arrivés dans les Cévennes.

Vers une économie endogène des solidarités écologiques

Ce sont en fait de véritables systèmes économiques locaux qui naissent de l’autonomie et de l’entraide permises par l’accès à la terre. Reposant sur des instruments de commercialisation intégrant circuits courts, vente directe, stages, monnaies complémentaires… cette économie se traduit par une attention remarquée à l’écologie des milieux, mais aussi au partage informel à usage ponctuel.

C’est le cas bien connu des Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP) qui existent grâce à l’engagement de consommateurs sur la durée pour acheter et établir des contacts personnalisés avec chaque producteur (visite de la ferme, connaissance des aléas de l’exploitation et appui ponctuel).

Plus encore, telle personne prêtera son séchoir de plantes chaque année à un producteur de légumes, tel autre utilisera un système d’échange local comme une grainothèque ou certains privilégierons la propriété partagée : moulin, atelier de transformation, four à pain communal ou encore des ateliers collectifs de transformation agricole

Ces pratiques dépassent ainsi les seuls cadres de la culture de la terre, pour s’ouvrir non seulement à la culture de soi, mais aussi à l’organisation du rapport vital aux autres (humains, animaux, végétaux).

Cette économie endogène est alors loin de signifier une fermeture sociale de ces territoires, comme en atteste l’engouement pour des pratiques apportant de l’aide aux paysans de manière informelle ou formelle, tel le woofing bénévolat dans les fermes, ou encore par des chantiers participatifs (récolte de gros légumes, plantation de haies…).

Centrale villageoise dans le Vercors.

Plus largement, nous avons affaire à une économie des modes de vie se traduisant par une diversité des pratiques d’entraide par la terre : production d’énergie (produits dérivés de l’agro-foresterie, centrale villageoise…), comportements de limitation des besoins en ressources (auto-construction, réusage), en consommation (sobriété, frugalité, simplicité…) ou en équipements (phyto-épuration naturelle plutôt qu’en équipement lourd…).

Non sans liens étroits avec les écrits d’Ivan Illich sur les outils conviviaux et d’André Gorz sur les besoins qualitatifs.

L’expérience de la terre comme puissance d’autonomie

Dans une grande créativité, toutes ces initiatives ont en fait en commun des manières de « faire », par soi-même, dans le souci de soi et de celui des milieux vivants, qui invitent à notre « reliance » aux cultures locales et paysannes. Ces dernières ont été largement malmenées puis oubliées comme modalités renouvelées de l’occupation de la terre, avec ce qu’elles peuvent apporter en matière d’autonomie et de coopération pour « s’engager dans cette époque obscure ».

Extrait de la brochure « L’agriculture paysanne expliquée aux urbains », Confédération paysanne, FADEAR et Envie de paysans ! Claire Robert, Author provided

Cela, on l’a vu, concerne nos façons de demeurer, de recouvrer une relation socialement et écologiquement tenable (Augustin Berque, Recouvrance. Retour à la terre et cosmicité en Asie orientale, Bastia, éditions éoliennes : à paraître), loin de l’artificialisation des sols ou des cultures de l’urbain densifié.

La solidarité passe bien par un réarmement de la puissance de chacun·e à faire entraide par l’autonomie, en reconsidérant assez fondamentalement l’expérience directe, à la fois sensitive et intellective, des formes de vie… périphériques.

« On est dans un système où il faut de plus en plus courir, après l’argent, après le travail. C’est pas positif. Il faut se calmer. On ne peut pas observer en courant. Il faut s’asseoir et observer. Pour écouter, pour sentir, pour vivre. Et quand je me tourne et que je vois ce que je vois, là je vis. »

Cet agriculteur interviewé dans le film À l’ombre des champs(2020) réalisé sur les pratiques de l’agroforesterie, rappelle l’engagement des corps dans l’expérience de la terre.

Les paysans évoquent souvent une pause dans leur travail, pour regarder le résultat de leur activité, pour prêter attention à la campagne environnante, repères sonores tels que des chants d’oiseaux ou bonne aubaine pour une cueillette de champignons. Moments de liberté dans un travail qu’ils organisent eux-mêmes dans sa variété, au fil des saisons. Loin des tumultes métropolitains.

Bande-annonce du film-recherche À l’ombre des champs, réalisé par Olivier Bories, Jean‑Pascal Fontorbes, 2020 (UMR CNRS 5193 LISST Dynamiques rurales, ENSFEA).

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