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Sortir du blasement en entreprise : les leçons du graphiste polonais Roman Cieslewicz

_Pas de Nouvelles, Bonnes Nouvelles_ (Roman Cieslewicz, 1986, collage, collection privée).
Circulez… Circulez… (Roman Cieslewicz, collage, collection Pas de Nouvelles, Bonnes Nouvelles, 1986). Collection privée

Dans un article précédent, nous analysions le cas du blasé en entreprise en proposant notamment une relecture de l’ouvrage Les grandes villes et la vie de l’esprit du philosophe et sociologue allemand Georg Simmel. L’objectif était de transposer l’analyse de la mentalité métropolitaine développée par Simmel au travail quotidien d’un salarié du secteur tertiaire. Bien souvent confronté à un flux d’informations qui circule d’écran en écran, le salarié finit blasé : l’hyperexcitation perpétuelle entraîne une anesthésie des facultés sensorielles.

C’est ce que nous ont confirmé les jeunes diplômés interrogés dans le cadre d’une enquête de terrain récente. Ainsi, Charles a insisté sur le flot d’e-mails qui inonde son écran toute la journée :

« C’est pénible d’avoir des gens qui nous sollicitent tout le temps. En plus, comme je suis dans une grande entreprise, on est souvent dans des listes d’e-mails… et puis on se retrouve bombardé par des sujets qui nous ne concernent pas du tout. Donc il y en a un certain nombre tous les jours qui finissent à la poubelle, mais c’est gênant. Tu vois quelque chose s’afficher, t’es sollicité en permanence, c’est quelque chose qui t’est imposé, tu n’es pas maître face à l’écran. »

Cette sursollicitation finit par rendre les jeunes diplômés amorphes, indifférents et blasés.

Dans son essai, Simmel rapproche le blasement qui règne dans les grandes villes de l’omniprésence de l’argent dans les relations urbaines. Voici ce qu’il écrit :

« Aux yeux du blasé, les [choses] apparaissent d’une couleur uniformément terne et grise, indigne d’être préférée à l’autre. Cette attitude d’âme est le reflet subjectif fidèle de la parfaite imprégnation par l’économie monétaire […]. [Ainsi, l’argent] se pose comme le commun dénominateur de toutes les valeurs, il devient le niveleur le plus redoutable. […] [Les choses] flottent toutes d’un même poids spécifique dans le fleuve d’argent qui progresse, elles se trouvent toutes sur le même plan et ne se séparent que par la taille des parts de celui-ci qu’elles occupent. »

Finalement, le blasement du citadin n’est que le reflet subjectif de l’intériorisation de cette économie financière qui est à son apogée dans les aires métropolitaines. Dès lors, en quoi ce processus de nivellement est-il caractéristique de notre modernité ?

La torpeur de Roman Cieslewicz

L’artiste Roman Cieslewicz dans son atelier de Varsovie en 1962. Wikimedia, CC BY-SA

En 1985, le graphiste polonais Roman Cieslewicz est hospitalisé à Paris à la suite d’un accident. Alors qu’il se rétablit lentement dans sa chambre, il n’a que la télévision pour passer le temps. Cependant, il est très vite abasourdi par le flux d’informations qui défile devant ses yeux.

Cieslewicz est blasé au sens de Simmel : il est bombardé de stimuli au point de sombrer dans la torpeur. Les images que l’artiste a sous les yeux sont à la fois si violentes et si nombreuses qu’elles en deviennent banales et imperceptibles. Leur accumulation jusqu’à la saturation fait qu’elles perdent de leur puissance de frappe. Tous les événements sont mis sur le même plan : d’un mariage princier à l’annonce d’une épidémie meurtrière en passant par une victoire sportive.

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Une fois sa convalescence terminée, Cieslewicz est déterminé à rendre aux images d’actualité toute leur violence. Armé d’une paire de ciseaux, le graphiste découpe dans les journaux de l’époque les images qu’il souhaite remettre en avant. C’est ainsi que naît sa série de collages Pas de Nouvelles, Bonnes Nouvelles, véritable manifeste minimaliste en faveur de la colle et des ciseaux dans l’exercice de la critique politique.

La singularité derrière l’uniformité

Pour rendre aux images leur force de frappe, le graphiste polonais pratique un art de la juxtaposition et de l’assemblage d’éléments bruts. Il ne retouche aucune image mais s’ingénie à les relier par des traits d’union rouges et des étiquettes dont le message est percutant.

Voici ce qu’écrit sur ce point le théoricien de l’art Jean-Marc Lachaud dans un article consacré à « l’usage du collage en art au XXᵉ siècle » :

« Deux étapes caractérisent le processus de fabrication de l’œuvre collagiste : celle de la déconstruction et celle de la reconstruction. Dans un premier temps, l’artiste puise et sélectionne au cœur de la réalité un ensemble de morceaux hétéroclites. Pour ce faire, il pratique une intervention de type chirurgical : il prélève, découpe, ampute. Parfois, le hasard de la trouvaille ou l’accidentel accompagnent sa récolte. Dans un second temps, il assemble (sans être préoccupé par un ordonnancement pré-établi) et met en rapport (de manière conflictuelle) les pièces de ce puzzle. Il les juxtapose, les superpose, les mixe. Ces brisures du réel, arrachées à leur univers habituel, sont insérées, sans toutefois perdre leurs propriétés originelles et leur mémoire, au sein d’une structure mouvante. Tout en résistant aux manipulations de l’artiste et en conservant une relative autonomie, elles sont néanmoins décontextualisées. »

Parmi les collages réalisés par Cieslewicz, on trouve par exemple l’image d’un nouveau-né meurtri par la famine juxtaposée à celle d’un astronaute qui évolue dans le vide intersidéral. Au-dessus du personnage muni de jumelles, le graphiste a collé l’étiquette « Non-sens ». Cette mise en miroir est une façon pour l’artiste de souligner l’absurdité de conquérir l’espace alors que des enfants meurent de faim sur Terre.

Non-sens (Roman Cieslewicz, collage, collection Pas de Nouvelles, Bonnes Nouvelles, 1987). Collection privée

Les œuvres de Cieslewicz visent notamment la télévision qui favoriserait l’ignorance en déformant l’information. En effet, la violence y est omniprésente à tel point qu’elle ne scandalise plus personne. Les informations sont jetées pêle-mêle, sans transition au regard des téléspectateurs. On retrouve ici les intuitions de Georg Simmel qui présentait « le fleuve d’argent » comme « le commun dénominateur de toutes les valeurs » et « le niveleur le plus redoutable ».

Grâce à ses œuvres, Cieslewicz cherche à rendre toute leur singularité aux événements avalés par le flot informationnel. Ainsi, Jean-Marc Lachaud précise que :

« les failles béantes et les espaces vacants qui articulent les [collages] invitent à la découverte de l’indéterminé, du différend, du non-encore là. »

Dans le même esprit, la journaliste Roxana Azimi rappelle que :

« ces collages ironiques permettent une lecture en raccourci de l’actualité d’une décennie […]. À la “pollution de l’œil”, ils opposent une “hygiène de la vision” très efficace. »

Dès lors, en quoi la pratique artistique de Cieslewicz peut-elle devenir une source d’inspiration pour sortir du blasement en entreprise ?

Les humanités pour disséquer l’entreprise

Par ses collages, Cieslewicz donne du relief aux événements nivelés et absorbés par le flot d’informations. Son geste artistique est une façon de puiser dans la nappe uniforme de l’ordinaire des éléments de matière brute chargés de signification.

La philosophie qui se fait (Patrice Maniglier & Philippe Petit, Éditions du Cerf, 2019).

Tel est le rôle de la philosophie et plus largement des humanités (arts, histoire, littérature, etc.) pour penser les phénomènes organisationnels. À la façon de Cieslewicz qui dissèque le monde avec sa paire de ciseaux, les humanités cherchent à pointer du doigt les absurdités en entreprise, à bousculer les idées reçues et à donner toute leur ampleur à des événements souvent présentés comme insignifiants.

Dans ses entretiens avec Philippe Petit, le philosophe Patrice Maniglier défend l’idée d’un travail d’investigation philosophique à la fois vivifiant et original.

Ainsi, la philosophie doit être envisagée de la façon suivante :

« [un] temps arrêté où l’on s’enferme dans un travail de rassemblement des données, de réflexion, d’enquête, un temps libre où l’on ne sait pas où l’on va et grâce auquel on revient vers ces pratiques d’une manière plus fraîche, avec plus d’élan, avec la capacité à prendre les choses autrement. »

Si Cieslewicz s’appuie sur l’art pour redonner du sens à un monde nivelé et sans relief, les humanités peuvent devenir un outil pertinent pour interroger et mettre en perspective les phénomènes organisationnels. Ainsi, les « Critical Management Studies » (ou Études critiques en management) qui se sont développées depuis le début des années 1990 ont pour objectif d’explorer les limites et les apories des techniques classiques de gestion. Elles s’appuient notamment sur des philosophes comme Michel Foucault ou Jacques Derrida pour dénoncer les mécanismes sournois et les absurdités à l’œuvre dans les organisations.


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Malheureusement, ces études sont parfois contre-productives en incarnant une contestation systématique et mécanique à tous les phénomènes relatifs à la vie en entreprise. Uniquement focalisées sur un travail de déconstruction, ces critiques purement négatives deviennent alors stériles, incapables de s’ériger en forces de proposition.

Dès lors, ne faut-il pas dépasser cette opposition dogmatique et caricaturale pour opérer une reconstruction à la façon de Cieslewicz ? C’est en tout cas ce que proposent les philosophes rassemblés autour de Laurent de Sutter dans un ouvrage collectif intitulé Postcritique. Les penseurs de ce manifeste se rejoignent sur la nécessité impérieuse de comprendre les phénomènes avant de les juger négativement.

Ghislain Deslandes : Postcritique : pour une critique vraiment constructive (Xerfi Canal, 2020).

Finalement, s’il n’y avait qu’une seule chose à retenir de la pratique du collage de Cieslewicz ou du recours aux humanités pour penser le management, ce serait cette éducation du regard, ce travail de dissection des phénomènes et cette aptitude à voir que derrière la vie de tous les jours se cache la vie de chaque instant.


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