Politique en jachères

Politique en jachères

Des primaires pour déprimer

Convention pour l'investiture du candidat socialiste, à Paris, le 22 octobre 2011. Benjamin Boccas / Flickr, CC BY-NC-ND

Si l’on joue à appliquer au jeu politique la chronostratigraphie utilisée par les géologues, aucun doute n’est possible : la France retourne à l’ère primaire, quand la vie s’enfermait encore dans l’épaisse carapace des trilobites. Peut-on percevoir autrement ces partis fossilisés, gouvernés seulement par la quête de leur survie ? Avec pour unique question lancinante, obsédante : comment rester demain ce que je suis aujourd’hui ? Ou bien, comment redevenir demain ce que j’étais hier ?

Quand le projet s’efface derrière son porteur, quand le porteur cherche à s’habiller des lambeaux d’un électorat incertain, le sens du politique se fige dans la glace brûlante du repli malcontent. La scène politique devient un théâtre d’ombres sans cesse agitées sur les lucarnes médiatiques, nourri de sondages entretenant un suspens famélique. Toute l’énergie passe dans la quête d’un ticket ouvrant droit à battre la candidate extrême au second tour. Le choix démocratique d’un projet d’avenir est mis sous le boisseau, renvoyé à des temps meilleurs, où la croissance miraculeuse terrasserait le monstre du chômage.

Primum imprecare

De scrutin en scrutin, les citoyens tentent d’alerter leurs représentants sur leur attente de changement. Par abstention régulière ou épisodique pour 40 % d’entre eux ; mais aussi, de plus en plus, par action en se tournant vers un parti tribunicien extrême qui n’a de nouveau que de n’avoir pas encore gouverné. Après les départementales, les régionales l’ont répété : le système politique est au bord de l’implosion et son fonctionnement chahute dangereusement. La seule réponse qu’il apporte immédiatement s’adresse au sentiment d’insécurité, qu’on prétend apaiser par un dispositif répressif d’exception.

On a parlé de tripartisme pour qualifier la situation actuelle. Le terme est inadapté : en effet, le tripartisme constitue une forme d’organisation de la représentation politique à travers trois partis dominants, qui peuvent s’opposer ou s’allier entre eux (comme cela a été le cas pendant les premières années de la IVe République). Or, seul le Front national constitue un parti à part entière. Les deux autres partenaires sont des regroupements de tendances, autour de la droite et de la gauche, disposant de contours variables et évolutifs. Si dans chacun des camps il y a un parti dominant, celui-ci ne peut ni prétendre seul à une force équivalente au FN, ni revendiquer un périmètre circonscrit déterminant des alliances sûres.

L’affaire se complique avec le brouillage accentué des frontières entre la droite et la gauche, sous la pression de la crise économique, de l’intégration dans la mondialisation et de la construction européenne. Les systèmes de valeurs unifiant ce qu’il faut appeler des pôles hétérogènes sont aujourd’hui soumis à discussion, voire à réévaluation. La récente inversion par François Hollande et Manuel Valls du couple liberté/sécurité au profit de la seconde constitue un marqueur de ce débat.

Deux ensembles flous et un parti fortement identifié se disputent donc la scène sous forme d’une tripolarisation. Situation par nature instable d’autant plus qu’elle contredit la logique induite par les institutions. L’élection présidentielle au suffrage universel direct, devenue l’élection-mère, a imposé progressivement un système dualiste, où l’alternance s’opère entre deux pôles. L’inversion du calendrier électoral adoptée en 2001 l’a rigidifié définitivement. Or, l’irrésistible émergence d’une troisième force vient perturber le fonctionnement du dispositif. On se trouve en présence d’un triphasage, dont on a pu mesurer les effets dévastateurs lors des dernières régionales : entre autres éléments, le parti socialiste ne s’est-il pas vu contraint à s’auto-éliminer du deuxième tour dans deux des régions qu’il contrôlait jusque-là ?

Deinde primare

Par le jeu conjugué d’un constat d’inefficience politique, d’obsolescence des partis de gouvernement et de rigidité institutionnelle, la dérive des pôles s’accélère, la coupure gouvernants/gouvernés se creuse. Tous bords confondus, on place l’horloge électorale à l’heure des primaires. Curieux dérivatif. On sait que le système a été importé par les socialistes pour remédier à une crise du leadership à gauche. Le voilà, aujourd’hui, revendiqué à hue et à dia, pour trancher des divisions et résister au FN.

Or, ce système d’origine américaine se trouve chez nous décontextualisé et inadapté. Il prend forme dans un régime présidentiel, où l’exécutif est étroitement contrôlé par le législatif : la France n’a pas un régime présidentiel. Celui-ci est, de surcroît, contraint par le système électoral, qui veut que la désignation du Président s’effectue à un seul tour. D’où cette nécessité pour les deux principaux camps, de régler préalablement la question de leur leader respectif. Question qui ne se pose, d’ailleurs, que pour l’opposition, puisque le Président en fonction reçoit naturellement l’investiture sans vote.

Ce simple rappel suffit à saisir le problème : l’article 6 de la Constitution du 4 octobre 1958 prévoit une élection du chef de l’État à deux tours. On sait que la logique de ce type de scrutin est de distinguer deux moments : le temps du choix, au premier tour, le temps de l’élimination, au second tour. La primaire existe donc déjà : la liberté de candidature du premier tour permet l’expression de différents projets politiques, sur lesquels les citoyens ont à se prononcer. Pourquoi diable, alors, inverser l’ordre des questions et faire passer la question du projet après celle de son porteur ?

Tertium depreciare

Précisément en raison du décalage constaté entre les règles constitutionnelles et celles du jeu politique. L’article 6, en effet, contient une disposition complémentaire dont les partis s’étaient heureusement accommodés jusqu’à 2002 : seuls peuvent être présents au second tour les deux candidats arrivés en tête du premier tour. Voulue pour garantir à l’heureux vainqueur une majorité absolue, donc une hégémonie indiscutable dans le pays comme sur la majorité parlementaire, cette exigence a fait le lit des deux partis dominants. L’évolution actuelle contredit radicalement leur ambition. L’irruption d’un tiers parti dans le haut de la hiérarchie exclut d’emblée la présence de l’un d’eux, sans garantie pour tel ou tel.

Affres existentielles qui ouvrent la voie, immédiatement, à l’échappatoire des primaires, plus profondément à un déni de démocratie. Il s’agit d’abord d’éliminer les concurrents dangereux pour rester l’adversaire crédible, pas de définir un projet politique pour la France. On opère ainsi un déplacement de l’arène démocratique dans les écuries partisanes. Faute de prendre acte du caractère illusoire, dans le contexte de déficit de légitimité et de faiblesse du consensus, d’une majorité absolue, on préfère le risque d’un rassemblement artificiel, incarné dans une majorité en trompe-l’œil : il suffit de se rappeler 2002, l’odyssée sans espace.

Si l’on veut en finir avec les affrontements biaisés et byzantins, redonner aux Français le goût du vrai débat politique, il nous semble nécessaire d’obliger les partis à transformer leur comportement. C’est Benjamin Franklin qui disait : « Un sac vide tient difficilement debout ». Puisqu’ils ne le comprennent pas d’eux-mêmes, aidons les acteurs politiques à éviter l’effondrement. Une toute petite révision constitutionnelle (et il semble que les révisions ne fassent pas peur) y suffira : écrivons que sont admis à se présenter au second tour de l’élection présidentielle tous les candidats ayant obtenu au moins 10 % des suffrages exprimés au premier tour. Alors, devant tous les Français, dans une vraie primaire universelle, le moment de vérité sera atteint, sans possibilité de fuir ses responsabilités politiques.

Renoncer à la vaine quête d’un homme ou d’une femme providentielle, oublier la tentation du démiurge, intégrer la nouvelle donne politique, mobiliser autour d’un projet, autant de conditions pour sortir des dents du piège dans lequel nous enferme la triangulation. L’ouverture possible au second tour pour un troisième, voire d’un quatrième postulant évitera ce renversement des termes du choix, en élargira les horizons, obligeant les partis à négocier les conditions d’un rassemblement. Elle fera tomber le chantage auquel se livrent les deux grands appareils, en dissipant le spectre de l’élimination.

On peut légitimement supposer qu’en 2002, un Jospin présent au second tour aurait pu s’imposer dans le cadre d’un rassemblement des voix de gauche. Conçues comme elles le sont aujourd’hui, faisant passer les conditions du second tour de la Présidentielle avant celle du premier tour, les primaires avancent en reculant, et désamorcent toute émergence d’une nouvelle perspective avec des acteurs neufs. Totale dévitalisation entraînant l’inévitable dépression.

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