L’entrepreneuriat-alterné : en finir avec le mythe d’une société post-salariale ?

Espace de co-working (Hub Vilnius). Il n'y a plus d'un côté les salariés et de l'autre les entrepreneurs… Mindaugas Danys/Flickr, CC BY

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère, plus collaborative, plus communautaire. Cela conduit notamment à l’émergence de nouvelles pratiques de travail indissociables de nouvelles spatialités et temporalités pour les managers.

Au sein du réseau académique RGCS, créé il y a deux ans, des chercheurs en management, en économie et en sociologie ont analysé ces nouvelles relations au travail et à l’espace de travail dans le contexte de l’économie collaborative. À la différence des recherches qui comparent les évolutions conjointes de l’entrepreneuriat et du salariat (et qui avancent parfois la disparition de l’un au profit de l’autre), ils ont choisi de questionner les catégories mêmes du débat sur les transformations du travail.

Leurs travaux montrent que les nouveaux statuts du travailleur sont plus cumulés ou alternés qu’il n’y paraît, en particulier dans le contexte des espaces collaboratifs. La distinction des deux catégories dans le temps et dans l’espace doit vraisemblablement être davantage questionnée par les chercheurs, les consultants comme les managers.

Demain tous salariés et entrepreneurs !

Au moment d’orienter sa carrière, il semblerait qu’il faille systématiquement choisir entre « être un salarié » ou « devenir un entrepreneur ». Pourquoi cette prétendue scission ? Contrairement à ce que nous pousse à croire notre pensée occidentale, habituée à classer les éléments en catégories exclusives, il s’agit là d’un ensemble de pratiques non dualistes. Pour le comprendre, nous devons sortir des schémas de pensée qui opposent, pour aller vers des approches intégratives et inclusives qui embrassent les possibles. Car c’est de cela dont il s’agit au fond, de l’émergence d’une société du travail plus libertaire, fondée sur la possibilité de cumuler les options de vie et les possibles bifurcations.

Espace de co-working (Hub Vilnius). Mindaugas Danys/Flickr, CC BY

Ces deux formes de travail ne peuvent en effet que s’enrichir et constituent ainsi une « boucle vertueuse » dans le processus de développement des compétences individuelles. Les recherches menées en 2015 et 2016 par RGCS montrent ainsi que certains étudiants voient l’entrepreneuriat comme une nouvelle compétence transversale à acquérir pour… séduire les entreprises et développer de l’employabilité ! Il s’agit alors de « Devenir entrepreneur pour devenir salarié », une logique inversée que résumait en ces termes une ancienne étudiante ingénieure.

Ainsi, à l’instar du cycle de vie, se fait jour un cycle du travail alternant (ou cumulant pour certains, notamment ceux que l’on qualifie de « slashers » et qui sont déjà plus de deux millions en France) des périodes de salariat et d’expériences entrepreneuriales. Ces deux modes de travail sont en effet liés par une préoccupation commune à l’égard de la gestion du temps (la question du temps de travail est d’ailleurs souvent clivante en la matière)… mais semblent se distinguer sur le sentiment du bonheur au travail.

Face à cette problématique d’épanouissement professionnel et dans une quête grandissante de sens et de créativité au travail, ce modèle d’hybridation s’observe aussi en entreprise où les managers doivent être plus intrapreneurs et makers que jamais.

C’est au cœur des espaces collaboratifs que cette boucle du salariat-entrepreneuriat alterné semble la plus prégnante. En effet, ces lieux regroupent à la fois des entrepreneurs, des salariés « excubés », des salariés en transition (en déplacement loin de leur zone de travail habituelle), des salariés en situation de télétravail ou (pour les maker spaces et les fab labs) de simples bricoleurs de passage. L’enjeu est alors de faire cohabiter ces populations aux attentes hétérogènes. Le développement d’un « sens de la communauté » est alors crucial afin de favoriser des logiques d’entre-aide et des modes de régulation.

Espace de co-working (Hub Vilnius). Mindaugas Danys/Flickr, CC BY

L’importance du hacking en matière de management, de politiques publiques et d’ouverture

Les recherches du réseau RGCS montrent que les hackers spaces et certains maker spaces offrent des modes de gouvernance et de régulation (loin du chaos) pouvant être intéressants pour les managers comme pour les politiques publiques.

Dans une dynamique d’autogestion et sans hiérarchie, les hackers se régulent par et avec la communauté. Ces espaces constituent des mondes intermédiaires où s’élaborent de nouvelles agora qui multiplient les opportunités d’échanges collectifs et de jugements croisés.

Ils représentent des modèles d’ouverture, sur les autres et sur le monde, fondés sur le partage de connaissances, de procédures… très inspirants pour les démarches d’innovation ouverte des entreprises. Et plus loin que cela, ils s’inscrivent dans un mouvement social où la production d’un bien commun et le « faire ensemble » dépassent l’impératif d’innovation, perçu par certains comme une idéologie. L’ambition collective côtoie souvent l’ambition sociétale dans ces espaces qui s’inscrivent à contre-courant de la consommation effrénée et passive. Prolonger la durée de vie des objets, réindustrialiser un territoire voire régénérer toute une économie sont les idéaux affichés de nombreux makers et hackers rencontrés.

Quand le réalisme cède la place à l’idéalisme, nous pouvons entrevoir la possibilité d’une société plus épanouissante et résiliente.

Mouvements collaboratifs : muse ou contre-culture ?

De ce point de vue, les mouvements collaboratifs sont autant des muses que des contre-cultures pour la refonte des pratiques de travail.

En ce sens, ils incitent les entreprises à s’engager dans la voie de la « non-conformité constructive », c’est-à-dire vers la recherche de comportements déviants au profit de l’entreprise, source de créativité et de nombreux bénéfices (dont la création d’une « culture de l’originalité »). Bien sûr, on peut s’interroger sur la finalité (être au service de la transformation de l’entreprise). La plupart des hackers indépendants que nous avons rencontrés se sont dits plutôt au service de valeurs et d’une communauté. L’importation des pratiques de hacking dans un environnement corporate est cependant une véritable innovation dans son esprit (on s’éloigne plus que jamais d’un contrôle hiérarchique et planifié de l’organisation).

Vu dans l’espace de co-working Hub Vilnius. Mindaugas Danys/Flickr, CC BY

Cette contre-culture pousse à la déconstruction de nos raisonnements pour les faire entrer dans des logiques intégratives, concentriques, communautaires. Le symbole du cercle est d’ailleurs emblématique de l’ère collaborative qui unit consommateurs et producteurs, salariés et entrepreneurs, sachant et apprenant, politiques et citoyens, etc. Cette forme est d’ailleurs au cœur de certains espaces collaboratifs. C’est le cas de l’hacker space C-Base à Berlin dont la mythologie des lieux s’inscrit dans un système de sept cercles concentriques tous reliés entre eux. Le groupe décisionnaire se nomme d’ailleurs le « Circle ».

Faire évoluer nos politiques publiques pour accompagner l’hybridation

Dans le temps (entrepreneuriat-alterné), dans l’espace (pour les slashers), au sein de certains types de communautés et de modes de gouvernance mêlant salariés et entrepreneurs (excubation, transition, open innovation, nouvelles formes de community management) ou encore dans la relation aux mouvements sociaux collaboratifs (de plus en plus importés dans un cadre organisationnel), les deux mondes interagissent, se nourrissent.

Les ambitions des individus, le retour des communautés et la transformation de la société (comme retour d’une vision isonomique et horizontale du collectif) nous incitent ainsi à dépasser de vaines dichotomies afin de mieux comprendre et de prendre en compte les nouvelles pratiques de travail. L’économie collaborative, c’est peut-être ça. Autant qu’une révolution pour aujourd’hui, la capacité à penser et repenser les catégories d’hier comme celles de demain.

Mais cette révolution de nos schémas de pensée doit naturellement s’accompagner d’une transformation de nos systèmes éducatifs, économiques et sociaux. La question n’est donc pas de savoir si nous tendons à évoluer vers une société avec plus d’indépendants que de salariés mais de savoir comment accompagner ce potentiel d’hybridation entre ces deux formes de travail qui émerge. Cela pose en particulier, pour les politiques publiques, la question du revenu (et non salaire) universel et celle de la fluidité du contrat (engagement ?) de travail.

Dans l’espace de co-working Hub Vilnius. Mindaugas Danys/Flickr, CC BY

L’idée d’une « entité à durée déterminée », d’une « firme-apprentissage » est relativement contre-intuitive (tant d’ailleurs pour les politiques que pour les managers ou les académiques). Il s’agit pourtant d’une possibilité qui peut créer des externalités positives pour la société dans son ensemble.

Comment les politiques publiques qui ont contribué à rendre possible ce genre de trajectoires (par le statut d’étudiant-entrepreneur, par le regroupement des universités et la création d’espaces de savoirs partagés : labs, hubs, incubateurs, accélérateurs…) peuvent désormais en accompagner leur développement ?


Pour en savoir plus sur ces travaux et réflexions, nous vous invitons à lire la note de synthèse publiée par le groupe RGCS sur ce sujet, « Nouvelles pratiques de travail : la fin du clivage salariat-entrepreneuriat ? ».