Ouïghours : des oasis du Xinjiang aux champs de guerre d’Afghanistan et de Syrie

Agriculteurs ouighours durant la cueillette de melons près d'Urumqi, dans le Xinjiang, une région convoitée pour ses terres riches en minéraux. GOH CHAI HIN / AFP

Ouïghours : des oasis du Xinjiang aux champs de guerre d’Afghanistan et de Syrie

Situé au nord-ouest de la Chine et grand comme trois fois la France, le Xinjiang compte une vingtaine de millions d’habitants. Il regorge de ressources énergétiques et occupe une position stratégique dans l’initiative chinoise des nouvelles routes de la soie.

En dépit de liens anciens avec l’Empire du milieu, la région, peuplée majoritairement de turks musulmans, les Ouïghours, n’a été conquise définitivement qu’au milieu du XVIIIᵉ siècle. Elle a été le théâtre de soulèvements au nom de l’islam voire de brefs épisodes d’indépendance conduits au XXe siècle au nom d’un nationalisme turcophone anticolonial.

L’arrivée de l’Armée populaire de libération au tournant des années 1950 a changé la donne. Via la mise en place d’un contrôle social et politique très étroit et via la promotion d’une colonisation démographique massive, l’État communiste a fermement arrimé cet espace au reste du territoire chinois.

Carte administrative de la Chine en français, 2017, au nord-ouest le Xinjiang. Ismoon/Wikimedia, CC BY-NC

La régénération de l’anticolonialisme ouïghour

Avec l’arrivée au pouvoir des réformateurs, le contrôle étatique s’est brièvement desserré dans les années 1980. Alors qu’une scène militante nationaliste prodémocratique tentait de mobiliser les campus et les cercles intellectuels, se structuraient dans les madrasas du sud (écoles coraniques) des cercles islamo-nationalistes politiquement plus marginaux et au départ focalisés sur la découverte d’un islam épuré. S’inscrivant dans des univers idéologiques différents, ces deux scènes se nourrissent alors des mêmes frustrations.

Elles dénoncent la relégation socio-économique des Ouïghours face aux Chinois ethniques (les Hans) ainsi qu’une colonisation démographique massive. En un demi-siècle, les Hans passent en effet de 7 % à 40 % de la population régionale alors que les Ouïghours qui composaient les trois quarts de la population ne finissent par représenter plus que 45 % de cette dernière. Elles dénoncent une autonomie régionale rendue factice par le contrôle étroit du PCC régional.

Le désert de Lop Nur, Xinjiang, Chine, image satellite de l’ancienne mer de Lop Nur où ont été fait les essais nucléaires. NASA/Wikimedia

Elles s’insurgent aussi contre les essais nucléaires conduits sur le site du Lop Nor jusqu’en 1996, et à partir des années 1990 contre les restrictions des libertés culturelle et religieuse et la répression.

Le tournant des années 1990 et le basculement vers la violence

Les années 1990 constituent un tournant dans l’histoire des rapports entre l’État central et ses minorités. Ce dernier se lance dans une modernisation à marche forcée s’appuyant sur d’importants investissements destinés à développer, notamment, les régions occidentales. Ainsi, l’État central finance au Xinjiang près de la moitié du budget provincial afin d’accélérer le développement.

Ce modèle va de pair avec une sinisation à marche forcée des minorités, comme le relate le récent rapport d’Human Rights Watch afin de les intégrer dans la nation chinoise. Les Ouïghours ont ainsi connu une avalanche de mesures mal vécues telles la sinisation du système scolaire, des restrictions liées du port du voile ou tout simplement l’interdiction de pratiquer l’islam pour les fonctionnaires ou les étudiants sous peine de sanctions.

Ce modèle qui s’appuie aussi sur une surveillance et une répression à tout va a fini par imposer une chape de plomb sur ces sociétés.

La police chinoise contrôle et surveille les passants se rendant à la mosquée Id Kah à Kashgar dans la région autonome du Xinjiang. Le port de la barbe est en partie interdit ainsi que les prières publiques en extérieur. Juin 2017. Johannes Eisele/AFP

Dans ce contexte, ces deux mouvances vont connaître des destins politiques radicalement différents.

Une scène militante nationaliste essentiellement active dans la diaspora

Rebiya Kadir ici en 2012. Née en 1947, cette femme d’affaires ouïghoure incarcérée par les autorités chinoises et libérée suite à l’intervention des États-Unis a dirigé suite à son exil le Congrès mondial ouïghour avant de se retirer au profit Dolkun Isa en 2017. United Nations at Geneva. U.S. Mission Photo by Eric Bridiers, CC BY-NC

Les militants nationalistes laïcs les plus actifs sont arrêtés ou se réfugient dans les diasporas. À l’étranger, les leaders tels que Rebiya Kadir ou Dolkun Isa s’alignent peu à peu sur les standards politiques occidentaux.

Ils calquent leurs modes d’action politique sur le lobbying non violent de la diaspora tibétaine afin de capter le soutien des opinions et des gouvernements étrangers.

Cette stratégie donne naissance en 2004 à la fédération des associations nationalistes de la diaspora au sein du Congrès mondial ouïghour longtemps incarné par sa présidente réfugiée aux États-Unis, Rebiya Kadir.

Une scène islamiste dont les marges se sont radicalisées

Dolkun Isa, 50 ans, leader en exil de la scène étudiante ouïghoure des années 1980, est depuis 2017, le nouveau président du Congrès mondial ouïghour. Tarim116/Wikimedia, CC BY-NC

Le courant islamo-nationaliste était quant à lui plus marginal sur la scène militante.

Au tournant des années 1990, les autorités ferment la plupart des écoles coraniques et verrouillent la sphère religieuse. L’absence d’espace d’expression politique et religieuse pousse certains militants à basculer vers une action armée structurée par ces cellules souterraines. Le premier et le plus large de ces réseaux est le Parti islamique du Turkestan oriental (PITO).

Ayant émergé autour des madrasas du sud du Xinjiang à la toute fin des années 1980, il a vite essaimé à la fermeture de ces derniers. Mené par de jeunes étudiants sans expérience du combat politique, ce réseau souterrain se structure sans moyen ni connexion extérieure en vue de préparer le soulèvement de la région dans la foulée de la victoire des moudjahidines afghans contre les Soviétiques. Démasqué, il lance dans la précipitation en avril 1990 à Barin, près de Kachgar, un djihad rapidement écrasé par les forces chinoises.

Suite à cet échec, certains militants basculent alors vers l’action terroriste. Ils constituent des cellules visant à attirer l’attention de la communauté internationale et à « palestiniser » le Xinjiang pour tenter de déstabiliser la souveraineté chinoise.

La connexion avec le djihadisme international

La seconde moitié des années 1990 constitue un nouveau tournant dans l’histoire des réseaux islamo-nationalistes. Contrairement aux cercles nationalistes largement majoritaires de la diaspora, ces réseaux restent confidentiels, isolés et particulièrement exposés à l’appareil de sécurité chinois, ce qui conduit à des vagues de démantèlement répétés.

C’est à cette époque qu’un étudiant en religion, Hasan Makhsum, décide de régénérer le mouvement à l’étranger en 1997-1998, avec une poignée d’anciens du PITO, rencontrés dans les madrasas de Karghilik dans les années 1980.

Ce jeune homme au départ versé dans la prédication bascule aux côtés de ces réseaux dans l’action violente au tournant des années 1990. Arrêté plusieurs fois par les forces de sécurité chinoises, il est incarcéré quelques années avant de s’exiler avec quelques camarades de lutte pour reconstituer des réseaux d’action armée sanctuarisés à l’étranger.

Essuyant une fin de non-recevoir des organisations nationalistes de la diaspora les jugeant trop fondamentalistes, ils profitent alors des reconfigurations politiques dans les marges pakistano-afghanes. Ils bénéficient de la protection du nouveau pouvoir taliban, installent des bases logistiques sur place afin d’y entraîner des militants qui pour certains seront renvoyés pour structurer sans grand succès des cellules terroristes au Xinjiang. À partir de 2001, le groupuscule – qui sera ensuite connu sous le nom de East Turkestan Islamic Movement est affaibli par l’intervention des forces de la coalition internationale en Afghanistan et part aux côtés d’autres réseaux djihadistes se réfugier dans les zones tribales pakistanaises.

L’officier Pamir Abdul Rahman montre les armes prises à des membres de l’East Turkestan Islamic Movement le 15 septembre 2003 lors d’une exposition dédiée à Hotan, dans le nord-ouest du Xinjiang province. Frederic Brown/AFP

L’intégration dans la nébuleuse Al-Qaïda

L’élimination d’Hasan Makhsum en 2003 lors d’une opération de l’armée pakistaine désorganise le réseau mais il se régénère à la veille des Jeux olympiques de 2008 sous le nom de Parti islamique du Turkestan (PIT).

Dirigé dès lors par Abdulhaq, le PIT est désormais encadré par une poignée de militants pleinement intégrée dans la nébuleuse jihadiste internationale implantée au Waziristan, région tribale à la frontière du Pakistan et de l’Afghanistan. Après une accalmie, le Xinjiang connaît suite aux émeutes de 2009, une recrudescence des tensions interethniques et actes de violence. Ceux-ci sont alors souvent attribués par les autorités chinoises au PIT mais la réalité est plus complexe. Une poignée d’entre eux a été probablement téléguidée ou inspirée par ce dernier.

Pour autant, fréquemment, le PIT se contente souvent de se féliciter des attentats ou attaques contre les représentants de l’État sans revendiquer une filiation directe. Derrière ces actes de violence se cachent fréquemment des actions plus ou moins préparées par des groupes de jeunes sans contact direct avec ce dernier mais radicalisés par leur ressentiment vis-à-vis de l’État chinois.

Une après midi à Kashgar. Les modes de vie quotidien et la société uïghurs ont été profondément affectés par la sinisation, poussant certains vers la radicalisation. Carsten ten Brink, CC BY-NC-ND

Certains se lancent, arme blanche au poing, dans des actions de représailles contre la police, des Hans ou des « collaborateurs ouïghours », alors que d’autres s’inspirent des modus operandi diffusés sur les sites djihadistes et notamment ceux du PIT pour préparer des attentats sans grands moyens logistiques.

Trois Ouighours – Ahmet Mahmut, Altinci Bayram et Tuzer Abdul Basit – ont été inculpés par une cour indonésienne pour complicité terroriste en juillet 2015. Ils tentaient de rejoindre le groupe Santoso, proche de Daech. Jefri Aries/AFP

Très actif sur le net, dénonçant le modèle démocratique et les valeurs trop occidentalisées des militants nationalistes, le PIT même s’il tente de positionner comme le seul canal d’opposition violente à Pékin reste très peu lisible dans une société ouïghoure peu encline à défendre l’établissement d’un État islamique.

L’impact du conflit syrien

Au milieu des années 2010, l’organisation s’est redéployée en partie à cause des attaques de drones américaines et des opérations militaires pakistanaises. Le mouvement apparaît désormais fréquemment dans des vidéos sur le théâtre afghan où il mène des opérations aux côtés des talibans. Cependant, c’est surtout le conflit syrien qui lui a permis de prendre une ampleur que peu auraient pu imaginer. À partir de 2013 et surtout de 2015, ce conflit lui a en effet permis de bénéficier d’un nouveau sanctuaire, de capter de nouvelles ressources et de gagner de nouveaux alliés.

Via ses réseaux de recrutement – et certains disent d’appuis en Turquie –, le mouvement a bénéficié d’un afflux important de recrues venues des diasporas de Turquie, d’Asie centrale, du monde arabe et surtout de réfugiés ouïghours fuyant le Xinjiang.

Après s’être illustré dans la capture de la ville de Jisr al-Shugur, dans la région d’Idlib, la brigade du PIT a fait de ce territoire sa principale base.

Changeant d’échelle, le mouvement compterait, selon les estimations de l’analyste américain Jacob Zenn, de plusieurs centaines à plus d’un millier d’individus.

Le nombre de radicalisés reste mal connu dans une société ouïghoure peu encline à défendre l’établissement d’un État islamique. Preston Rhea/Flickr, CC BY-SA

Le PIT, contrairement à d’autres mouvements djihadistes, est resté fidèle à son alliance avec les réseaux d’Al-Qaïda et aux talibans suite aux dissensions apparues entre les deux grandes franchises du djihadisme international en 2014. Quelques Ouïghours ont été recrutés dans les rangs de Daech mais la plupart ont été utilisés comme chair à canon, et ont péri ou déserté.

Sans « véritable concurrence », le mouvement capitalise la communication et les réseaux qu’il développe dans le cadre de sa participation active aux opérations militaires dans le nord-ouest de la Syrie. Alors que plusieurs de ses cadres sont ou ont été membres du directoire d’Al-Qaïda, il est désormais un mouvement reconnu au son sein.

Cependant, sa difficulté à se projeter au Xinjiang ne fait pas de lui un véritable facteur de déstabilisation. C’est finalement sa dimension internationale qui en fait une menace croissante contre des intérêts chinois de plus en plus globalisés, grâce, en partie, aux insatiables nouvelles routes de la Soie.


Cet article est publié dans le cadre des activités de la Plateforme Violence et sortie de la violence (FMSH), dont The Conversation France est partenaire.

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