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Symbole de la justice
Les notions d’inclusion ou de diversité comportent des soubassements politiques moins visibles. Pixel2013/Pixnio , CC BY-SA

L’inclusion, un impératif de droit et d’esprit

Lorsque l’on parle actuellement d’inclusion, on a en vue l’intégration de toutes les diversités, sur le fond des différences de sexes, âges, origines ethniques, obédiences religieuses, etc. Intégration défendue par la loi. C’est en particulier ce qui se passe dans la vie économique : les entreprises qui se veulent « inclusives » suivent les courants actuels – et les règles. Ceci, parfois de façon superficielle ou exclusivement pour se conformer aux normes émergentes, sans mesurer en quoi la notion d’inclusion est tout à fait fondamentale.

Ce que l’on demande de nos jours, bien sûr à juste titre mais de manière insuffisante, sont les inclusions des personnes handicapées, des femmes, des jeunes, des personnes âgées, etc. Et cette manière dont l’inclusion et la diversité sont abordées revient à oublier que l’inclusion est sur le principe celle de chacune et chacun, indépendamment de quelque caractéristique que ce soit, physique ou psychologique (sexe, âge, couleur de peau, religion, orientation sexuelle, etc.).


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Autrement dit, la véritable inclusion consiste en la reconnaissance universelle de l’irréductible individualité de chaque personne. Sans que l’inclusion ait à voir avec tel sexe, tel âge, telles origines ethniques, telle obédience religieuse, etc.

Bien comprendre l’inclusion demande de comprendre comment on s’écoute les uns les autres. Or, il suffit de constater que lorsqu’on fréquente quelqu’un depuis longtemps on croit connaître la personne, pour s’apercevoir du problème. Car lorsqu’on croit connaître quelqu’un, qu’on apprécie ou pas la personne, le plus souvent on ne s’adresse plus à la personne lors des échanges qu’on a avec elle, mais à l’idée qu’on en a acquise lors des expériences passées qu’on a eues avec elle.

De là viennent la plupart des malentendus, car alors on ne s’écoute pas. On pré-juge de ce que l’autre est ou veut ou fera en fonction du passé. Et on est enfermé dans l’idée qu’on a de l’autre. On ne s’écoute plus les uns les autres au présent.

Ce qui précède présente certains points communs avec la vie politique.

Inclusion et la politique

Lorsque l’on pré-juge de l’autre – de son identité, de ses intentions, de ses projets, etc. – on l’enferme dans les projections qu’on a et fait de lui ou elle qui dépendent du passé. L’on est soi-même phagocyté par le passé. On entraîne alors l’autre dans le trou noir de nos remords, de nos ressentiments, de nos haines, de nos habitudes de considérer l’autre « comme ceci ou cela ».

L’exemple de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine montre éminemment que ce qui est en question ici vaut malheureusement tout autant, si ce n’est encore plus, en politique que sur le plan du droit et de la morale individuelle. Pour bien comprendre ce qui se joue à propos de l’idée d’inclusion, il est indispensable de comprendre ce qu’on peut appeler la « tension » entre Droit et Politique.

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La vie politique est tôt ou tard conditionnée par deux couples de catégories : le couple ami/ennemi d’un côté, et le couple gouvernant/gouverné de l’autre. L’un des penseurs les plus complets est à ce propos le juriste allemand Carl Schmitt. C’est regrettable à dire, car il a fait le choix du nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais il reste l’un des plus importants penseurs sur la question (voir à ce sujet la correspondance entre Alexandre Kojève et Leo Strauss, De la tyrannie)

Or si, dans nos démocraties, l’on sait en principe faire jouer le couple gouvernant/gouverné sur la base de l’écoute des uns par les autres, et notamment au travers du droit de vote, il en va tout autrement du couple ami/ennemi. Car si une solution diplomatique à un conflit n’est pas trouvée, ce qui compte alors n’est plus d’« écouter » l’autre. Ce qui compte, c’est de lutter et de gagner la lutte.

Or, lutter pour gagner présente exactement la même caractéristique que ce que l’on vient de voir au sujet des relations entre personnes, ou entre communautés en fonction d’un passé qui – dans le cas de conflits politiques – compromet toute écoute : on connaît l’« autre » à l’avance, ce qu’il fera, ce qu’il dira, et l’on n’envisage aucun autre possible.

La plupart du temps, non seulement les conflits ne trouvent alors pas de solution diplomatique parce qu’ils résultent d’une absence d’écoute, mais ils la radicalisent, en renforçant la conviction que l’on connaît « à l’avance » l’autre, et en particulier ses intentions, ses perversions, ses désirs de pouvoir, etc.

On peut aller jusqu’à dire que la vie politique passe par l’institution d’ennemis publics comme tels – de boucs émissaires. Guerres ou individus en conflit, se joue la même logique délétère. Du point de vue de Schmitt, le politique tient même de l’institution de l’ennemi public comme tel par quoi se structure une communauté d’amis. La question de l’inclusion devient dès lors celle du rapport entre Droit (à l’inclusion) et (vie) Politique.

Irréductible individualité

Cette inséparabilité entre tensions et pré-jugés fait que le deuxième couple de la vie politique, le couple gouvernant/gouverné, se trouve plus que fréquemment pris dans ce même mouvement vers une absence d’écoute, et du coup une montée structurelle des tensions. Quel est l’enjeu de cette remarque ?

Si l’« Occident » est pour le moins problématique – il suffit pour s’en convaincre de penser aux événements majeurs du XXe siècle –, il recèle tout autant des merveilles. Il est en effet à l’origine de la notion de « reconnaissance universelle de l’irréductible individualité » de chacune et chacun, comme le soulignait le philosophe Alexandre Kojève en 1947 dans son Introduction à la lecture de Hegel.

Autrement dit, qu’on le veuille ou non, l’« Occident » est à l’origine de la notion contemporaine d’inclusion.

Il a fallu des siècles de prises de conscience et de luttes politiques pour la reconnaissance, pour que devienne possible la notion d’État de droit, qui est la seule forme d’État susceptible de défendre et protéger légalement le respect et la dignité de chacune et chacun, c’est-à-dire l’inclusion de toutes et tous.

L’État de droit est la seule forme de gouvernement à avoir pour mission la reconnaissance universelle de l’irréductible individualité de chacune et chacun – donc l’inclusion de toutes les diversités, celles déjà connues et celles à venir. Il est capital, si l’on veut défendre l’inclusion des diversités, de défendre et protéger en retour la notion d’État de droit – c’est-à-dire la démocratie.

Il est par conséquent décisif, sur le plan politique, de défendre la réalité des États de droit existant dans le monde, et de tout faire pour les multiplier. Cela veut dire, par-delà les modes et leurs appropriations par les mondes social et économique, d’avoir conscience du soubassement politique des notions d’inclusion et de diversité.

Il est indispensable, si l’on veut préserver la possibilité de vraies inclusions des diversités, d’avoir une conscience sans cesse aiguisée des conditions politiques de leur possibilité. Et s’impose ceci : défendre la possibilité des inclusions des diversités demande une politique – c’est-à-dire une lutte.

La politique ou la lutte pour la reconnaissance de chacune et chacun est le moyen. L’inclusion de chacune et chacun en son irréductible individualité protégée par l’éducation de tous et le Droit est le résultat. Il faut être prêts et prêtes à défendre l’inclusion donc le Droit – y compris, si les circonstances l’exigent, les armes à la main comme l’a par exemple fait la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le Droit, c’est nous

Par-delà les armes et par-delà le Droit, la première arme, la plus fondamentale et la plus efficace, est faite de nos cœurs. Elle est que nous croyions toutes et tous à l’inclusion de toutes et tous. Autrement dit, que l’inclusion ne soit pas un vœu pieux : 1) qu’elle ne reste pas lettre morte (comme peuvent l’être certains effets d’annonce de toutes sortes d’organisations, des entreprises privées aux organismes publics) ; 2) ni ne doive être le seul fait de la puissance publique armée. Mais qu’elle soit le fait de toutes et tous.

Si nous voulons que perdure en France la possibilité insigne du respect de chacune et chacun par toutes et tous, nous devons non seulement respecter le Droit, mais l’esprit du régime démocratique pour lequel des générations entières se sont battues. Et ceci, au jour le jour, dans la vie la plus quotidienne.

Il est du devoir de tout un chacun dans la société civile d’œuvrer à la sauvegarde du droit de chacun dans les familles, dans les quartiers, les entreprises, et le pays.

Dans la vie.

Le Droit, c’est nous, au jour le jour.

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