Pourquoi a-t-on peur face à l’épidémie ?

Peur pour soi, peur pour les autres… David Veksler/Unsplash

Les premiers éléments sur un nombre alarmant de pneumonies à Wuhan, en Chine, sont apparus au tout début du mois de janvier 2020.

Depuis, l’épidémie n’a cessé de progresser sur l’ensemble de la planète, prenant de court gouvernements, professionnels de santé et opinions publiques. Créant aussi un choc sanitaire sans précédent dans l’histoire récente et engendrant de nombreuses inquiétudes au sein de la population.

C’est parce qu’il est important de répondre efficacement à ce sentiment de peur et de gérer la crise au plus près, que nous avons demandé à cinq experts de nous expliquer le phénomène, chacun dans leur domaine de recherche.

Des mises en perspectives d’ordre psychologique, politique ou sanitaire qui nous permettent de mieux appréhender l’épreuve inédite que nous traversons.


« L’incertitude est le plus puissant carburant de l’anxiété »

Antoine Pelissolo, professeur de psychiatrie

La peur est une réaction normale face au danger ; elle permet de guider nos choix et nos actions en évitant de prendre des risques excessifs pour notre santé et même pour notre vie. On sait cependant que tous les êtres humains n’ont pas la même sensibilité face au danger, certains le sous-estiment et vont de l’avant quoi qu’il en coûte, d’autres sont beaucoup plus en retrait, voire sont fréquemment paralysés par la peur.

Cette psychodiversité de l’émotion anxieuse repose en partie sur des bases génétiques, modulée par l’éducation et les événements de la vie de chacun. Elle permet d’assurer l’adaptation de l’espèce humaine à un environnement changeant, où il faut à la fois des meneurs et des aventuriers qui prennent des risques, mais également des prudents qui survivent plus facilement en cas de grand péril.

Dans le cas d’une épidémie telle que celle liée au coronavirus, on retrouve cette gamme de réactions face à de multiples signaux de danger : une maladie potentiellement mortelle, qui peut toucher chacun d’entre nous sans visibilité immédiate (« où est l’ennemi ? »), qui passe par des canaux au plus proche de notre intimité (l’air que l’on respire et le contact avec les autres), et qui comporte de nombreuses inconnues puisqu’il s’agit d’un nouveau virus. L’incertitude est le plus puissant carburant de l’anxiété.

Pour les personnes vulnérables à la peur, on voit donc apparaître des angoisses très fortes, parfois démesurées, surtout quand elles réveillent des blessures anciennes, comme des maladies ou des désastres subis soi-même ou par d’autres dans le passé. Mais certaines personnes n’ont, elles, pas assez peur, et conservent des conduites à risque.

D’où l’importance et la difficulté de l’information et des recommandations, qui ne peuvent pas être formulées à l’identique pour tout le monde et doivent tenir compte de toutes ces sensibilités différentes.


« Ce n’est pas parce que les personnes expriment des émotions que leurs jugements et leurs actes sont déconnectés de la réalité »

Jeremy K. Ward, sociologue

« Peur » ? A-t-on « peur » ? Le problème du terme « peur » est qu’il renvoie l’image de personnes dominées par leurs émotions, finissant par prendre de mauvaises décisions par incapacité à traiter rationnellement l’information.

Collectivement, la peur devient « panique », les actions erratiques de chacun se traduisant par le désordre, voire le chaos. « Éviter » la panique est ainsi l’un des mots d’ordre de la gestion de crise, notamment en France.

Dans les plans de gestion des pandémies, on retrouve l’idée que l’on peut compter sur la responsabilité du public, capable de traiter rationnellement le risque épidémique et de suivre les précautions nécessaires pour limiter le risque d’être infecté.

Mais le sentiment que le public peut à tout moment basculer dans la panique est aussi assez répandu, la somme d’individus rationnels devenant une foule mue par ses émotions, par la peur. Pour éviter cela, il faut donc « rassurer » le public, notamment en donnant l’impression que la situation est maîtrisée et en insistant sur les certitudes. Mais cette vision est problématique : les cas réels de panique sont extrêmement rares et ce même dans les situations les plus extrêmes, comme des incendies en lieu confiné par exemple.

Le 16 mars 2020 devant un supermarché dans les environs de Lyon. Jean‑Philippe Ksiazek/AFP

Ce n’est pas parce que les personnes expriment des émotions que leurs jugements et actes sont déconnectés de la réalité. Les « peurs » exprimées sur les forums et réseaux sociaux, les caddies remplis à ras bord sont interprétés comme une panique collective alors qu’ils traduisent le plus souvent le caractère imparfait des connaissances scientifiques sur le virus, des recommandations officielles qui ne peuvent couvrir toute la complexité des cas individuels et de la préparation à la gestion de crise par l’ensemble des acteurs qui y sont impliqués, y compris les supermarchés.

Il est tentant de les balayer du revers de la main comme l’expression d’une surréaction émotionnelle. Au contraire, elles traduisent l’existence d’incertitudes fortes qui confrontent les personnes à la difficulté des choix qu’on leur demande de faire.


« La gestion de la peur est devenue une donnée presque permanente de l’action politique »

Bruno Cautrès, chercheur en sciences politiques

La peur est une dimension de la vie humaine et sociale qui est intimement liée à la politique et au pouvoir. Une épidémie comme le Covid-19 actionne certains mécanismes notamment dans la sphère politique. Cette dernière peut alors avoir recours à la peur comme système politique.

Dans Le Prince, Machiavel défend l’idée que pour le pouvoir il « vaut mieux être craint qu’aimé ». Il ajoute néanmoins une précision essentielle :

« […] cependant le prince qui veut se faire craindre doit, s’y prendre de telle manière que, s’il ne gagne point l’affection, il ne s’attire pas non plus la haine. »

Comment inspirer la crainte ou la peur sans être tyrannique, despotique, dictatorial ? Comment créer une forme de consentement à respecter l’autorité crainte ?

L’échange politique qui se trame autour de la réponse à cette question – j’accepte de me soumettre à l’autorité à la fois par crainte de son pouvoir et parce qu’elle peut me protéger de dangers et de peurs encore plus grands – est l’objet même de l’analyse politique, pourrait-on même dire. La légitimité du pouvoir, les mécanismes de sa légitimation, le consentement à l’autorité sont d’ailleurs parmi les domaines de l’analyse politique les plus essentiels ; ils concernent à un titre ou à un autre la gestion de la peur et de la crainte.

Dans les sociétés contemporaines, d’autres problématiques de gestion de la peur se sont installées. Les avancées technologiques, celles de la science et du progrès des connaissances, l’accélération du temps ont pu, et peuvent toujours, engendrer des peurs. L’avenir apparaît souvent menaçant et incertain. La gestion de la peur est ainsi devenue une donnée presque permanente de l’action politique et publique : rassurer les citoyens, gérer le principe de précaution mais aussi ne pas afficher ses propres peurs sont des éléments fondamentaux de l’exercice du pouvoir aujourd’hui.


« Nos croyances les plus enracinées en les vertus et l’inévitabilité de la mondialisation battues en brêche »

Laurent Bibard, philosophe

Poser la question de savoir « pourquoi le coronavirus fait si peur » est une possibilité offerte à qui n’en souffre pas encore, en tout cas pas de manière significative. Poser cette question n’a cependant rien de désinvolte à l’égard des souffrants : plus nous comprendrons comment fonctionnent la crise et les émotions qu’elle soulève, plus nous serons à même de nous armer pour la passer.

Le coronavirus fait si peur à toute l’humanité parce que la crise qu’il provoque présente le double tranchant qui suit.

La pandémie nous confronte d’abord à des échelles de problématiques en principes incommensurables : le virus est infiniment petit et, parce qu’il est exceptionnellement contagieux, il menace le monde entier.

Le port chinois de Qingdao et ses milliers containers. AFP

Cette crise met ensuite fondamentalement à mal un présupposé que nous croyons avoir dépassé depuis longtemps mais qui, dans nos pratiques, a la vie dure : nous, humains, contrôlons tout – notre environnement, nos décisions, nos vies, voire comme en rêvent les « transhumanistes », la mort même…

Le coronavirus fait si peur parce qu’il s’impose à une vitesse exactement proportionnée à l’intensité des échanges et circulations auxquels nous nous sommes désormais habitués au niveau mondial. C’est donc au cœur de notre mode de vie même, que se niche désormais la cause microscopique et fulgurante de contaminations gigantesques, sapant nos croyances les plus enracinées en les vertus et l’inévitabilité de la mondialisation.


« Aux grandes peurs, nos sociétés ont substitué le craving, cette faim compulsive de catastrophe »

Patrick Zylberman, historien de la santé

Devant l’épidémie, nous alternons terreur et fascination, dans un vertige semblable à celui que nous éprouvons face au sacré. Les images peuplant l’Apocalypse de Jean éveillent le sentiment du hideux, du terrible, du répugnant dans les épidémies.

La peste annonce l’imminence de la fin. « Le temps est proche » (Jean 1 :3). Crapauds, serpents ou vers – comprenez : boue, saleté ou démon –, l’Apocalypse fournit un catalogue inépuisable de métaphores de l’épidémie. Les illettrés aussi puisent aux livres apocalyptiques qu’illustrent les murs des églises ou les tréteaux des foires.

Un siècle après la première vague de la Peste noire (1348-1352), les danses macabres fleuriront aux murs des basiliques et des cimetières. La peste, c’est la mort niveleuse. Pape, empereur, nobles, laboureurs, moines, enfants : tous fauchés.

Masque porté par les médecins de la peste au XVIIᵉ siècle pour se protéger de l’épidémie. Davide Franceschini/Be, CC BY-NC-ND

En dépit de la débâcle épidémique à répétition, lorsque l’incidence de l’infection est au plus bas, la confiance dans la médecine et les médecins revient ; il y a décrue des violences. Croyances et attitudes suivent un rythme bipolaire durant l’épidémie, le calme alternant avec l’extrême agitation.

Elle est loin aujourd’hui, cette épidémiologie « gothique », florissante encore dans les années 1970. L’épidémie était alors conçue comme une course à l’abîme. Or les paniques sont rares. L’explosion des rituels a un effet sécurisant sur les populations. Lors de la peste dite de Justinien (541-750), les Parisiens, convertis au christianisme, se sentiraient rassurés lorsqu’en procession on expulserait de la ville les images en bronze d’Esculape (ou Apollo Medicus), petit dieu païen de la médecine.

Et dès lors, à quoi bon toute cette grandiloquence à propos de la peur ? Aux grandes peurs, nos sociétés ont substitué en Occident le craving pour le pire, cette faim compulsive de catastrophe ou plutôt de son image qui sommeille au fond de toute collectivité post-moderne.

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